Âgisme dans le cinéma français : pourquoi les actrices de plus de 50 ans sont reléguées aux seconds rôles

Âgisme dans le cinéma français : pourquoi les actrices de plus de 50 ans sont reléguées aux seconds rôles

Auteur : Aurore BAUDRY

Date : 20 août 2025 à 18:00

Le cinéma français, souvent célébré pour sa créativité et son audace, cache une réalité bien moins reluisante : l’exclusion progressive des actrices de plus de 50 ans des rôles principaux. Ce phénomène, nommé âgisme, touche particulièrement les femmes, comme l’a récemment rappelé la comédienne Cristiana Reali lors d’une interview marquante sur Europe 1. Ce combat n’est pas isolé : de nombreuses artistes, en France et ailleurs, dénoncent ce « sexisme anti-vieilles » persistant.

 

Cristiana Reali dénonce l’âgisme dans le cinéma français

 

Figure incontournable du théâtre et du cinéma, Cristiana Reali n’a pas mâché ses mots. Invitée sur les ondes d’Europe 1, elle a pointé du doigt la discrimination systématique dont sont victimes les actrices quinquagénaires et plus :

« Les femmes de cinquante ans dans le cinéma français, c’est souvent les seconds rôles ! »

Une déclaration forte, qui met en lumière une problématique ancienne mais encore trop souvent passée sous silence : les carrières féminines sont raccourcies, limitées et conditionnées par une norme de jeunesse imposée par l’industrie audiovisuelle.

 

L’âgisme et le sexisme, un double fardeau pour les actrices

 

L’âgisme s’ajoute au sexisme déjà largement documenté dans l’industrie cinématographique. Tandis que les hommes continuent d’obtenir des premiers rôles jusqu’à un âge avancé, les femmes voient leurs opportunités diminuer dès qu’elles franchissent la quarantaine. Un paradoxe flagrant dans un secteur qui se targue de représenter la diversité humaine.

Les exceptions existent, bien sûr : Catherine Deneuve, Isabelle Huppert ou encore Isabelle Adjani continuent de briller. Mais ces cas restent marginaux et confirment la règle : la majorité des comédiennes expérimentées peinent à décrocher autre chose que des rôles de mères, grand-mères ou figures secondaires.

 

Des témoignages qui brisent le silence

 

Outre Cristiana Reali, d’autres actrices françaises se sont exprimées sur cette pression liée à l’âge et à l’apparence. Adeline Blondieau, connue pour ses rôles dans Sous le soleil et Femmes de loi, a livré un témoignage édifiant :

« On m’a conseillé du Botox à 33 ans ! À 40 ans, je pensais déjà que je devais corriger mes rides pour rester “vendeuse”. Ces injonctions sont destructrices. »

Ce récit illustre parfaitement la violence symbolique qui s’exerce sur les actrices, réduites à leur « capital beauté » plutôt qu’à leur talent. L’industrie leur fait sentir qu’elles sont périssables, avec une date de péremption fixée par des standards patriarcaux.

 

Le règne du jeunisme, un diktat patriarcal

 

L’univers du cinéma, mais aussi celui de la mode et de la télévision, impose aux femmes un idéal de jeunesse éternelle. Actrices, présentatrices et mannequins sont incitées à entretenir leur corps comme un outil de travail, sous peine d’être écartées. La pression du « jeunisme » engendre un recours massif à la chirurgie esthétique et aux artifices cosmétiques.

Adeline Blondieau dénonce cette vision réductrice :

« Suis-je seulement un produit esthétique avec une date de péremption ? Les rides font partie de la vie, et elles devraient être célébrées, pas traquées. »

 

Les conséquences de l’âgisme dans le cinéma français

 

Les impacts de cette discrimination ne sont pas seulement symboliques. Ils touchent à la fois les carrières des actrices et la représentation des femmes à l’écran. En excluant les quinquagénaires des rôles principaux :

  • On prive le public d’histoires authentiques mettant en scène des femmes matures.
  • On renforce les stéréotypes selon lesquels seule la jeunesse est désirable et intéressante.
  • On crée une fracture entre l’image des femmes à l’écran et la réalité vécue par la majorité de la population.

 

Les actrices françaises face au plafond de verre

 

Les chiffres confirment cette tendance. Une étude récente a montré que les rôles principaux féminins sont massivement attribués à des comédiennes de moins de 40 ans, tandis que les hommes conservent leurs rôles de premier plan bien au-delà de la cinquantaine.

Tranche d’âge Actrices (rôles principaux) Acteurs (rôles principaux)
20-39 ans 65% 40%
40-59 ans 25% 45%
60 ans et plus 10% 15%

 

Ce tableau illustre l’asymétrie criante : une actrice de 50 ans est déjà perçue comme trop vieille pour incarner un rôle central, tandis qu’un acteur du même âge continue de décrocher des rôles de héros, d’amant ou de figure d’autorité.

 

Vers un cinéma plus inclusif ?

 

Des voix s’élèvent pour réclamer une meilleure représentativité. Certaines réalisatrices choisissent de mettre en avant des héroïnes plus âgées, prouvant qu’il existe un public avide de récits réalistes et puissants. De plus, le succès international d’actrices comme Frances McDormand ou Meryl Streep démontre qu’il est possible de bâtir des carrières florissantes après 50 ans.

 

Changer le regard, vieillir, une force et non une faiblesse

 

Comme le rappelait l’écrivaine et journaliste Laure Adler :

« Vieillir, ce n’est pas renoncer, c’est être plus libre, plus sauvage, plus passionné. Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on est bon à jeter ! »

Un message d’espoir qui rejoint celui de nombreuses femmes décidées à briser les carcans du jeunisme. La maturité, loin d’être un frein, peut être un atout artistique, car elle apporte profondeur, intensité et authenticité aux personnages.

Le combat de Cristiana Reali et de ses consoeurs met en lumière une injustice criante. Le cinéma français doit se réinventer pour offrir aux femmes de plus de 50 ans des rôles à la hauteur de leur talent et de leur vécu. Car l’âgisme n’appauvrit pas seulement les carrières, il appauvrit aussi les récits proposés au public.

Réhabiliter la diversité des âges à l’écran, c’est enrichir le cinéma et rendre hommage à la pluralité des expériences humaines. Le changement est possible, mais il nécessite une prise de conscience collective – des producteurs aux spectateurs.

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