Un classique de la chanson française détourné à des fins de propagande antisémite. Eddy Mitchell et son label Universal Music France ont condamné avec fermeté, samedi 20 décembre, l’utilisation frauduleuse et idéologiquement dévoyée de la chanson Couleur menthe à l’eau. Une vidéo, révélée par Mediapart, montre un individu détourner ce tube emblématique de 1980 avec des paroles antisémites et négationnistes lors d’un rassemblement du mouvement d’extrême droite Égalité & Réconciliation, organisé en 2023.
L’affaire, à la croisée des enjeux culturels, politiques et judiciaires, illustre une nouvelle fois la manière dont certaines œuvres populaires sont instrumentalisées pour servir des discours de haine. Elle a suscité une réaction immédiate du monde artistique, des ayants droit, mais aussi des autorités publiques.
Une vidéo révélée par Mediapart, tournée lors d’un rassemblement d’extrême droite
La séquence à l’origine de la polémique a été mise au jour la semaine dernière par Mediapart. Tournée en 2023, elle documente une scène captée lors d’un festival organisé par le mouvement Égalité & Réconciliation, fondé par Alain Soral, militant d’extrême droite, raciste et négationniste, condamné à de multiples reprises par la justice française.
Dans cette vidéo, un participant interprète la mélodie de Couleur menthe à l’eau, chanson d’amour écrite par Pierre Papadiamandis et interprétée par Eddy Mitchell, tout en substituant aux paroles originales un texte ouvertement antisémite et négationniste. Les propos tenus relèvent clairement de l’incitation à la haine et de la contestation de crimes contre l’humanité, infractions pénalement réprimées en France.
La diffusion de ces images, initialement cantonnée à des cercles militants, a pris une autre dimension après leur exposition médiatique, suscitant indignation et réactions institutionnelles.
Une condamnation ferme d’Eddy Mitchell et d’Universal Music France
Face à la gravité des faits, Eddy Mitchell et son label Universal Music France ont réagi par un communiqué officiel publié samedi 20 décembre. Le ton est sans ambiguïté.
« Eddy Mitchell et Universal Music France ont demandé le retrait immédiat de cette vidéo et condamnent avec la plus grande fermeté les paroles antisémites et négationnistes d’une extrême gravité que cet individu a substituées aux paroles originales », écrit le label.
Cette prise de position vise à rappeler l’attachement de l’artiste et de ses ayants droit aux valeurs universelles portées par la culture et la création artistique, mais aussi à marquer une frontière nette entre l’œuvre originale et toute tentative de récupération idéologique.
Selon l’entourage du chanteur, il n’a jamais été question de tolérer une quelconque instrumentalisation politique ou haineuse de son répertoire. L’artiste, figure respectée de la chanson française, n’a jamais été associé à des courants extrémistes et se tient à distance des polémiques partisanes.
Un signalement au parquet annoncé par Aurore Bergé
L’affaire a également pris une dimension judiciaire. Quelques jours avant la réaction d’Universal, la ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, avait annoncé avoir effectué un signalement au procureur de la République.
« On n’acceptera jamais la banalisation de l’antisémitisme, d’où qu’il vienne, que ce soit d’extrême gauche ou d’extrême droite », avait-elle déclaré publiquement, ajoutant que, dans ce cas précis, le caractère antisémite des propos ne faisait « aucun doute ».
Ce signalement pourrait ouvrir la voie à des poursuites pour provocation à la haine raciale et contestation de crimes contre l’humanité, délits passibles de lourdes sanctions pénales. Il s’inscrit dans un contexte de vigilance accrue des pouvoirs publics face à la recrudescence des actes et discours antisémites en France.
La récupération des œuvres culturelles, un levier récurrent des mouvements extrémistes
Le détournement de Couleur menthe à l’eau n’est pas un cas isolé. Les mouvements radicaux, qu’ils soient d’extrême droite ou d’extrême gauche, ont régulièrement recours à des œuvres populaires pour diffuser leurs messages, en profitant de leur notoriété et de leur charge émotionnelle.
Les spécialistes de l’extrémisme soulignent que cette stratégie permet de toucher un public plus large, de créer un sentiment de familiarité et de banaliser des discours pourtant violents ou discriminatoires. La musique, en particulier, joue un rôle central dans ces mécanismes de propagande.
Dans ce contexte, la réaction rapide des ayants droit est essentielle pour limiter la circulation de ces contenus et rappeler le cadre légal qui protège les œuvres et sanctionne leur détournement à des fins illicites.
« Couleur menthe à l’eau », un tube emblématique de la variété française
Sortie en 1980, Couleur menthe à l’eau occupe une place singulière dans le répertoire d’Eddy Mitchell. Loin de toute charge politique, la chanson évoque une histoire d’amour teintée de mélancolie et de légèreté, portée par une mélodie devenue immédiatement reconnaissable.
Le titre s’est imposé comme l’un des grands succès populaires du chanteur, régulièrement diffusé à la radio et repris lors de ses concerts. Il symbolise une époque et un style, celui d’une chanson française accessible, élégante et empreinte de nostalgie.
Pour de nombreux auditeurs, la récupération de ce morceau à des fins antisémites constitue une double violence : une atteinte aux valeurs fondamentales de la République et une profanation symbolique d’un patrimoine culturel partagé.
Eddy Mitchell, une carrière marquée par six décennies de succès
Âgé de 83 ans, Eddy Mitchell demeure l’un des visages les plus emblématiques de la chanson française. Révélé dans les années 1960 avec le groupe Les Chaussettes Noires, il a su traverser les décennies en imposant une carrière solo riche et cohérente.
Son répertoire compte de nombreux titres devenus des classiques, parmi lesquels :
- Pas de boogie woogie
- Il ne rentre pas ce soir
- Tu peux préparer le café noir
- Couleur menthe à l’eau
Au fil du temps, Eddy Mitchell a construit une image de crooner à la française, nourrie d’influences américaines, mais profondément ancrée dans la culture hexagonale. Son parcours, salué par la critique comme par le public, lui confère une autorité morale et artistique qui explique la portée symbolique de sa prise de position.
Un artiste toujours actif, malgré des problèmes de santé
Malgré son âge, Eddy Mitchell est resté actif sur la scène musicale. En 2024, il a publié Amigos, son 40e album studio, salué pour sa sincérité et sa sobriété. Ce disque témoigne d’un artiste toujours attentif à son époque, sans renier son identité.
Le chanteur avait toutefois annoncé l’annulation d’une tournée prévue à l’été 2025, invoquant des soucis de santé. Une décision accueillie avec compréhension par ses fans, tant l’artiste a toujours privilégié l’authenticité et la rigueur professionnelle.
Dans ce contexte personnel, l’affaire du détournement de Couleur menthe à l’eau revêt une dimension particulière, rappelant que même les figures les plus consensuelles de la culture peuvent se retrouver malgré elles au cœur de combats idéologiques.
Une affaire révélatrice des tensions actuelles autour de l’antisémitisme
Au-delà du cas d’Eddy Mitchell, cette affaire s’inscrit dans un climat plus large de recrudescence des actes et discours antisémites, régulièrement dénoncée par les institutions, les associations et les observateurs indépendants.
La banalisation de propos haineux, leur circulation sur les réseaux sociaux et leur diffusion lors d’événements militants posent des défis majeurs en matière de régulation, de prévention et de réponse judiciaire. La réaction conjointe d’un artiste, d’un grand label et des autorités publiques illustre une volonté de ne pas laisser ces dérives s’installer.
En condamnant publiquement ce détournement, Eddy Mitchell et Universal Music France rappellent que la culture ne saurait être un terrain neutre pour la haine, mais demeure un espace de responsabilité, de mémoire et de valeurs partagées.
Un rappel ferme des limites légales et morales
Le détournement antisémite de Couleur menthe à l’eau agit comme un révélateur. Il met en lumière la nécessité de défendre les œuvres contre les usages frauduleux, mais aussi de rappeler que la liberté d’expression ne couvre ni l’incitation à la haine ni le négationnisme.
À travers cette condamnation sans équivoque, le monde de la musique, les pouvoirs publics et la société civile affirment un principe fondamental : aucune notoriété, aucune mélodie, aucun héritage culturel ne peut servir de paravent à des discours qui portent atteinte à la dignité humaine.
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