Le magazine Marianne, symbole du débat républicain et de l’esprit critique, traverse une tourmente inédite. Le départ fracassant de l’avocate et chroniqueuse Julia Courvoisier, dénonçant une atteinte à sa liberté d’écriture, suivi de la réponse acerbe de la directrice de la rédaction Ève Szeftel, met en lumière des fractures profondes au sein de l’hebdomadaire. Retour détaillé sur cette crise et ses répercussions.
Julia Courvoisier, une avocate qui quitte Marianne au nom de la liberté
Avocate au barreau de Paris et plume régulière de Marianne, Julia Courvoisier a annoncé sur le réseau social X (ancien Twitter) la fin de sa collaboration avec le journal. Sa décision repose sur une demande de la direction : soumettre à validation une liste de thèmes avant chaque chronique. Une pratique perçue par elle comme une entrave directe à sa liberté d’expression.
« Tristesse d’arrêter ma chronique chez Marianne, mais il m’est dorénavant demandé une liste de thèmes soumise à autorisation avant rédaction et publication. J’ai pourtant toujours écrit librement. Ma liberté ne se soumet pas. »
Ce message, largement relayé, a marqué un point de rupture dans la relation de confiance entre la chroniqueuse et la direction éditoriale. Derrière son départ se joue une question fondamentale : jusqu’où un média peut-il encadrer ses contributeurs sans être accusé de censure ?
La réponse ferme d’Ève Szeftel, « Inutile de jouer les martyrs »
La directrice de la rédaction, Ève Szeftel, n’a pas tardé à répliquer publiquement. Selon elle, la chronique proposée par Courvoisier ne répondait pas aux critères de qualité éditoriale exigés par le magazine.
« Inutile de jouer les martyrs de la liberté d’expression : vous nous avez proposé une tribune faible. Marianne n’est pas une courroie de transmission de tribunes. Nous avons le droit de refuser des textes. »
Cette prise de position a enflammé le débat. Pour la direction, il s’agit d’une régulation normale du contenu. Pour Courvoisier et ses soutiens, c’est une atteinte à la diversité des opinions.
Un contexte de défiance, la rédaction contre sa direction
Cette querelle intervient dans un climat déjà explosif. Le 18 septembre 2025, la rédaction a adopté une motion de défiance contre Ève Szeftel à une large majorité. Le vote illustre un fossé grandissant entre journalistes et direction.
| Type de vote | Nombre de voix | Pourcentage |
|---|---|---|
| Oui à la motion | 37 | 71% |
| Non | 15 | 29% |
| Abstention | 3 | - |
Les critiques portent sur plusieurs points : un « management brutal », des « manquements graves à l’éthique journalistique » notamment concernant la couverture du conflit israélo-palestinien, et une ligne éditoriale jugée en rupture avec l’identité du journal.
Les accusations contre Ève Szeftel et le climat d’intimidation
Des témoignages publiés dans Le Monde évoquent des méthodes autoritaires : pressions pour pousser certains journalistes à activer leur clause de conscience, menaces de licenciement, promesses de titularisation en échange de loyauté. Une ambiance qualifiée d’« irrespirable » par des membres de la rédaction.
Sébastien Grob, représentant de la Société des rédacteurs, résume la situation : « Le dialogue est désormais impossible, tant les intimidations et la défiance ont envahi le quotidien de la rédaction. »
Une crise actionnariale, l’ombre de Daniel Křetínský
Cette crise ne peut être dissociée de l’actionnariat du journal. Propriété du milliardaire tchèque Daniel Křetínský via CMI France, Marianne a connu plusieurs tentatives de revente avortées. L’incertitude autour de son avenir alimente la tension interne.
En 2024 déjà, le titre avait échappé de justesse à un rachat par Pierre-Édouard Stérin, entrepreneur ultraconservateur. L’arrivée d’Ève Szeftel, ex-Libération, visait à stabiliser le magazine. Mais au lieu d’apaiser les conflits, sa gestion semble avoir accentué la fracture.
Motion de défiance contre CMI France, un malaise plus profond
Le 9 septembre 2025, une première motion avait déjà visé la maison-mère CMI France. Elle dénonçait l’absence de stratégie claire et les cessions de titres populaires comme France Dimanche ou Télé 7 Jours. Les journalistes s’inquiètent d’une perte d’identité et de moyens, au profit d’une logique purement financière.
La défense de la direction et l’avenir du journal
Face aux accusations, Ève Szeftel affirme vouloir continuer à défendre le pluralisme et la rigueur factuelle. Elle bénéficie du soutien affiché de CMI France, qui l’encourage à « renforcer le dialogue » avec la rédaction. Toutefois, la défiance est telle qu’une vingtaine de journalistes ont déjà quitté le navire en activant leur clause de conscience.
Analyse, une crise révélatrice des tensions dans la presse française
Au-delà du cas Marianne, cette crise illustre des problématiques récurrentes dans le paysage médiatique français :
- La question de l’indépendance éditoriale face aux pressions de la direction et des actionnaires.
- Le rôle des chroniqueurs et la frontière entre liberté d’expression et exigences de qualité rédactionnelle.
- La fragilité économique des médias, contraints de s’adosser à de grands groupes industriels ou financiers.
Le bras de fer entre Julia Courvoisier et Ève Szeftel, bien qu’individuel, est donc symptomatique d’un malaise plus global qui touche l’ensemble de la presse française.
L’affaire Courvoisier-Szeftel restera comme un moment charnière pour Marianne. Le journal peut-il maintenir son identité républicaine et critique tout en apaisant une rédaction en révolte ? L’avenir dépendra de la capacité de la direction à renouer un dialogue sincère et de l’actionnaire à clarifier ses intentions. Sans cela, le magazine risque de perdre ce qui faisait sa force : la confiance de ses lecteurs et l’engagement de ses journalistes.
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