En 2023, l’un des titres emblématiques d’Eddy Mitchell, « Couleur menthe à l’eau », a été détourné lors d’un événement organisé par un mouvement d’extrême droite, avec des paroles à caractère antisémite et négationniste. Découverte tardivement, cette utilisation abusive a suscité une réaction ferme et immédiate de l’artiste et de son label, Universal Music France. L’affaire, révélée fin 2025, relance le débat sur la récupération idéologique des œuvres culturelles et la responsabilité collective face à la banalisation de la haine.
À Paris, la prise de position d’Eddy Mitchell et de son entourage s’inscrit dans un contexte de vigilance accrue autour des discours antisémites, à un moment où les autorités politiques multiplient les signaux d’alerte face à la résurgence de ces idéologies dans l’espace public.
Un détournement idéologique découvert a posteriori
Les faits remontent à 2023. Lors d’un festival organisé par le mouvement Égalité & Réconciliation, fondé par Alain Soral, un individu interprète « Couleur menthe à l’eau » en modifiant profondément les paroles originales. La chanson, sortie en 1980 et devenue un classique de la variété française, est alors utilisée comme support à un discours antisémite et négationniste, sans l’accord de l’artiste ni de ses ayants droit.
La séquence serait restée confidentielle sans la diffusion récente d’une vidéo par Mediapart. Les images, largement relayées, montrent l’ampleur de la dénaturation de l’œuvre : un texte transformé, des références explicites à des thèses haineuses, et une instrumentalisation assumée d’un morceau populaire pour servir une propagande idéologique radicale.
Selon plusieurs sources proches du dossier, Eddy Mitchell et Universal Music France n’avaient pas été informés de cette utilisation au moment des faits. La découverte tardive explique le décalage entre l’événement de 2023 et la réaction publique formulée fin 2025.
La réaction ferme d’Eddy Mitchell et d’Universal Music France
Dès la révélation de la vidéo, la réponse du label et de l’artiste a été immédiate. Dans un communiqué officiel, Universal Music France a condamné « avec la plus grande fermeté » les paroles antisémites et négationnistes substituées au texte original.
Le label précise que :
- le détournement constitue une atteinte grave à l’intégrité de l’œuvre ;
- aucun lien, direct ou indirect, n’existe entre Eddy Mitchell et les propos tenus ;
- une demande de retrait immédiat de la vidéo a été adressée aux plateformes concernées.
Cette démarche vise autant à protéger les droits moraux de l’artiste qu’à réaffirmer publiquement son rejet absolu de toute idéologie antisémite. Selon l’entourage du chanteur, la colère exprimée par Eddy Mitchell est à la mesure du choc ressenti face à l’instrumentalisation de son répertoire.
À travers cette prise de parole, le label entend également rappeler un principe fondamental du droit d’auteur : une œuvre ne peut être librement transformée et utilisée à des fins politiques ou idéologiques sans l’accord explicite de son créateur.
Une condamnation politique sans ambiguïté
L’affaire n’est pas restée cantonnée au champ culturel. Elle a rapidement suscité une réaction politique, signe de la sensibilité du sujet dans le contexte actuel. La ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, a pris publiquement position.
« On n’acceptera jamais la banalisation de l’antisémitisme, d’où qu’il vienne, que ce soit d’extrême gauche ou d’extrême droite », a-t-elle déclaré, soulignant la nécessité d’une réponse ferme et transversale face à ces dérives.
La ministre a insisté sur le caractère explicite du contenu de la vidéo, estimant que l’intention antisémite ne laissait « aucun doute ». Cette déclaration officielle illustre l’attention portée par les pouvoirs publics à l’utilisation de symboles culturels populaires dans des stratégies de radicalisation ou de propagande.
Au-delà du cas Eddy Mitchell, cette réaction politique met en lumière une problématique plus large : la capacité des mouvements extrémistes à détourner des références culturelles consensuelles pour toucher un public élargi.
Quand la culture populaire devient un outil de propagande
Le détournement de « Couleur menthe à l’eau » s’inscrit dans une stratégie bien identifiée par les chercheurs et observateurs des radicalités politiques. Les œuvres issues de la culture populaire, largement connues et chargées d’une dimension affective, offrent un levier puissant pour banaliser des discours extrêmes.
En s’appropriant un titre emblématique de la chanson française, les organisateurs de l’événement cherchent à :
- créer un effet de reconnaissance immédiate ;
- diluer le caractère choquant du message dans une mélodie familière ;
- donner une apparence de légitimité culturelle à un discours marginal.
Ce mécanisme n’est pas nouveau, mais il interroge avec une acuité particulière à l’ère des réseaux sociaux, où une vidéo peut circuler durablement et être sortie de son contexte initial plusieurs années après sa diffusion.
Dans ce cadre, la réaction tardive des ayants droit n’en est pas moins essentielle : elle permet de rétablir publiquement le sens originel de l’œuvre et de désamorcer toute ambiguïté sur la position de l’artiste.
Eddy Mitchell, une figure majeure de la chanson française
À 83 ans, Eddy Mitchell demeure l’un des piliers de la chanson française. Sa carrière, entamée dans les années 1960 avec Les Chaussettes Noires, s’étend sur plus de six décennies et traverse plusieurs générations.
Son répertoire comprend des titres devenus incontournables, parmi lesquels :
- « Couleur menthe à l’eau » ;
- « Pas de boogie-woogie » ;
- « Il ne rentre pas ce soir » ;
- « Tu peux préparer le café noir ».
Ces chansons ont contribué à façonner une image d’artiste populaire, accessible et profondément ancré dans l’imaginaire collectif français. Cette notoriété explique aussi pourquoi son œuvre peut faire l’objet de tentatives de récupération : plus un titre est connu, plus son potentiel symbolique est élevé.
Malgré son âge, Eddy Mitchell reste actif sur le plan artistique. Son 40ᵉ album, « Amigos », est sorti l’année dernière. Si des problèmes de santé l’ont contraint à annuler une tournée estivale, le chanteur continue de travailler et de s’exprimer ponctuellement sur des sujets touchant à son œuvre et à ses valeurs.
Une affaire révélatrice des enjeux contemporains
La polémique autour de « Couleur menthe à l’eau » dépasse largement le cas individuel d’Eddy Mitchell. Elle met en lumière plusieurs enjeux majeurs :
- la protection des œuvres culturelles face aux détournements idéologiques ;
- la responsabilité des plateformes dans la diffusion de contenus haineux ;
- la nécessité d’une vigilance constante, y compris plusieurs années après les faits.
Elle rappelle également que la lutte contre l’antisémitisme ne se limite pas aux discours explicites : elle passe aussi par la dénonciation des formes plus insidieuses de banalisation, notamment lorsqu’elles s’appuient sur des références culturelles populaires.
En prenant publiquement la parole, Eddy Mitchell et Universal Music France ont choisi de réaffirmer des principes clairs : le respect de l’œuvre, le refus de toute instrumentalisation politique et la condamnation sans réserve des discours de haine.
À l’heure où les contenus circulent sans frontières ni temporalité, cette affaire illustre l’importance pour les artistes, les médias et les institutions de rester mobilisés afin de préserver l’intégrité du patrimoine culturel et les valeurs qu’il véhicule.
Commentaires
Soyez le premier à commenter cet article !