Le marché musical français en 2025 confirme la domination du rap et des artistes francophones. Selon le classement officiel publié le 29 décembre par le Syndicat national de l’édition phonographique (Snep), Gims s’impose comme le plus gros vendeur d’albums de l’année. Une performance d’autant plus remarquable que son projet est sorti tardivement. Dans un paysage encore très masculin, l’artiste franco-congolaise Theodora crée la surprise en décrochant la quatrième place, devenant la meilleure vente féminine de l’année.
Au-delà des chiffres, ce palmarès illustre les mutations profondes de l’industrie musicale française : poids croissant du streaming, stratégies marketing hybrides, évolution des règles de comptabilisation et lente progression de la représentation féminine.
Gims, une année 2025 maîtrisée de bout en bout
Gims s’empare de la première place avec Le nord se souvient : L’odyssée, un album sorti physiquement fin novembre 2025, après plusieurs mois d’exploitation en version numérique. Ce calendrier atypique n’a rien d’un hasard : il s’inscrit dans une stratégie pensée pour maximiser la durée de vie du projet sur les plateformes de streaming.
L’album repose sur une tracklist évolutive, enrichie progressivement au fil des mois. Cette méthode, de plus en plus utilisée par les artistes majeurs, permet de relancer l’attention du public et d’alimenter les algorithmes des plateformes. Résultat : malgré une sortie tardive, Le nord se souvient : L’odyssée s’installe durablement en tête des classements.
Porté par des titres devenus incontournables comme « Ninao » et « Ciel », l’opus confirme la capacité de Gims à conjuguer efficacité commerciale et forte présence culturelle. L’artiste, déjà solidement installé depuis plus d’une décennie, prouve qu’il sait encore s’adapter aux nouvelles règles du jeu.
Un classement dominé par des artistes français et francophones
Le Snep le souligne clairement : « Les dix meilleures ventes de l’année sont portées par des artistes produits en France et chantant en français. » Une tendance lourde qui se confirme année après année, malgré la mondialisation des usages et l’omniprésence des artistes anglo-saxons sur les plateformes.
Le classement officiel cumule ventes physiques, téléchargements et écoutes en streaming converties en équivalent-ventes. Cette méthodologie vise à refléter au plus près les pratiques réelles du public, aujourd’hui largement tournées vers l’écoute numérique.
La performance de Gims s’inscrit donc dans un contexte favorable aux artistes capables de fédérer un public large, au-delà des seuls amateurs de rap, tout en maîtrisant les codes du streaming.
Jul, Werenoi, la continuité d’un rap ultra-dominant
Derrière Gims, le rappeur marseillais Jul occupe la deuxième place avec L’ovni. Fidèle à son image d’artiste prolifique, il place également deux autres projets dans le top 10 : D&P à vie et TP sur TP, ce dernier étant un double album sorti début décembre.
Une partie de ce succès repose sur une stratégie commerciale bien connue : le « bundle », qui associe l’achat d’un album à celui d’un billet de concert. Dans le cas de Jul, les places pour ses concerts au Stade de France et au Vélodrome, prévus en mai, étaient couplées à l’achat de l’album.
À la troisième place figure Werenoi avec Diamant noir. Champion des ventes en 2023 et 2024, le rappeur francilien, décédé brutalement en mai 2025 à l’âge de 31 ans, demeure extrêmement écouté. Sa présence dans le haut du classement témoigne de l’impact durable de son œuvre et de l’attachement du public.
Son album Pyramide 2 se classe également cinquième, confirmant l’empreinte laissée par l’artiste sur la scène rap française.
Les « bundles » dans le viseur du Snep
Longtemps tolérées, parfois critiquées, les offres groupées font désormais l’objet d’un encadrement plus strict. Le Snep a annoncé des évolutions des règles de comptabilisation des ventes, entrées en vigueur le 26 décembre 2025, afin de mieux « refléter les évolutions du marché ».
Désormais, les albums et les billets de spectacle doivent être proposés à la vente individuellement, en plus de l’offre groupée. Une mesure destinée à garantir une information claire du consommateur et à limiter les effets de gonflement artificiel des ventes.
Cette décision pourrait, à moyen terme, redistribuer certaines cartes dans les classements, en particulier pour les artistes dont la stratégie repose fortement sur les bundles.
Theodora, la révélation féminine dans un univers masculin
Dans ce contexte très largement dominé par des rappeurs masculins — Damso, Tiakola, Keblack ou encore le groupe L2B figurent dans le top 10 — Theodora s’impose comme l’exception marquante de l’année.
À seulement 22 ans, l’artiste franco-congolaise se hisse à la quatrième place grâce à Mega BBL, réédition de sa première mixtape Bad Boy Lovestory. Une performance qui la place devant de nombreux poids lourds du rap français.
Née en Suisse et ayant vécu dans plusieurs pays, Theodora revendique une identité musicale hybride, à la croisée des styles. Son univers, salué pour sa modernité et son audace, séduit un public de plus en plus large.
Surnommée la « Boss Lady », elle incarne une nouvelle génération d’artistes féminines affirmées, capables de conjuguer esthétique, discours et efficacité commerciale.
Une ascension fulgurante et une reconnaissance scénique
Le succès de Theodora ne se limite pas aux ventes. Boostée par une ascension rapide depuis 2024, elle a rempli quatre dates au Zénith de Paris en mars 2025, un exploit pour une artiste encore en début de carrière.
Elle sera également tête d’affiche de plusieurs festivals durant l’été, signe d’une reconnaissance qui dépasse désormais le cercle des plateformes de streaming.
Son parcours illustre la capacité de certaines artistes féminines à s’imposer malgré un environnement structurellement défavorable.
Les femmes toujours sous-représentées dans les ventes
Malgré cette percée, le constat reste nuancé. Seules cinq productions d’artistes féminines — dont Helena et Santa — figurent dans le top 20 des meilleures ventes d’albums en 2025.
Sur l’ensemble du classement, qui recense les 200 meilleures performances de l’année afin de mieux refléter les dynamiques du marché, 55 albums portés par des artistes féminines ou des groupes avec une chanteuse leader sont comptabilisés.
Cela représente une progression de 11 albums par rapport à 2024. Une évolution positive, mais encore insuffisante : ces projets ne constituent que 28 % du top albums, selon le Snep.
L’organisme parle d’une « trajectoire positive », tout en soulignant « une marge de progression importante ». Un constat partagé par de nombreux observateurs du secteur.
Les artistes internationaux toujours présents, mais en retrait
Si les artistes français dominent largement le classement national, certains projets internationaux tirent leur épingle du jeu. Le roi du reggaeton Bad Bunny figure parmi les meilleures ventes, tout comme la bande originale du phénomène Netflix KPop Demon Hunters, portée par le titre planétaire « Golden ».
L’artiste américaine Billie Eilish complète ce trio international avec son album Hit Me Hard and Soft, confirmant son statut d’icône mondiale capable de s’imposer sur le marché français.
Ces performances restent toutefois minoritaires face à la puissance des productions locales.
Un marché en mutation, entre streaming et stratégies hybrides
Le classement 2025 du Snep révèle un marché musical en pleine transformation. Le streaming reste le moteur principal des ventes, mais les stratégies de sortie, les rééditions et les offres combinées jouent un rôle déterminant.
Les artistes capables de construire une narration sur la durée, d’entretenir une relation constante avec leur public et de proposer une expérience globale — musicale, scénique et visuelle — tirent clairement leur épingle du jeu.
Dans ce paysage, Gims et Theodora incarnent deux modèles différents mais complémentaires : l’un, figure installée, maîtrise parfaitement les codes contemporains ; l’autre, révélation audacieuse, bouscule les hiérarchies et ouvre de nouvelles perspectives.
Une photographie fidèle de l’industrie musicale française en 2025
Au-delà des chiffres, ce palmarès agit comme un révélateur. Il met en lumière la vitalité du rap français, la montée progressive — mais encore fragile — des artistes féminines, et l’importance croissante des choix stratégiques dans la réussite commerciale.
Alors que les règles du jeu continuent d’évoluer, notamment sous l’impulsion du Snep, l’année 2025 s’impose comme un tournant. Un moment charnière où se dessinent les équilibres de demain pour l’industrie musicale française.
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