La question des violences faites aux femmes occupe une place centrale dans les débats féministes contemporains. L’historien et écrivain Ivan Jablonka, auteur reconnu pour son essai Laetitia, revient avec une nouvelle analyse percutante : la culture du féminicide. Selon lui, notre société a transformé ces crimes en objets de divertissement, au même titre que les fictions policières ou les productions audiovisuelles à succès. Cet article explore les thèses avancées par l’auteur, les réactions suscitées, et propose une réflexion sur les mécanismes culturels qui banalisent ces violences.
Qu’entend-on par “culture du féminicide” ?
Le terme féminicide désigne le meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme. Il ne s’agit pas seulement d’un homicide, mais d’un crime de haine ancré dans un système patriarcal. Selon Ivan Jablonka, au fil des siècles, les représentations artistiques, religieuses, littéraires et cinématographiques ont mis en scène ces violences en leur donnant une forme de légitimité symbolique. Ainsi, de la chasse aux sorcières aux séries true crime, ces récits construisent une mémoire collective où la mort des femmes devient un spectacle.
L’analyse d’Ivan Jablonka, de l’Histoire à la pop culture
Dans son essai La culture du féminicide, l’auteur démontre que les meurtres de femmes traversent l’Histoire. Ils apparaissent dans les textes religieux, dans les mythologies, puis dans la littérature et le cinéma. Jablonka affirme que des réalisateurs tels qu’Alfred Hitchcock ont largement contribué à normaliser des images de femmes maltraitées, violentées ou assassinées, transformant ces tragédies en intrigues esthétiques.
Cette continuité, de l’Ancien Testament à Netflix, met en lumière une accoutumance culturelle : nous sommes habitués à voir les femmes mourir à l’écran, souvent dans une indifférence dramatique ou voyeuriste. Le féminicide devient alors une narration, un fil rouge de la fiction, plutôt qu’un crime révoltant.
Féminicides et divertissement, le rôle du true crime
Les documentaires et podcasts true crime connaissent aujourd’hui un succès mondial. Or, ces productions mettent régulièrement en avant des affaires où des femmes sont les victimes principales. Si ces formats répondent à une curiosité morbide, ils participent aussi à transformer des tragédies réelles en objets de consommation culturelle. C’est précisément là que Jablonka situe la notion de féminicide-spectacle.
Comparaison entre culture du viol et culture du féminicide
Le parallèle entre culture du viol et culture du féminicide est fondamental. La première désigne la banalisation des violences sexuelles, souvent minimisées ou justifiées. La seconde, telle que conceptualisée par Jablonka, désigne le même processus appliqué aux meurtres de femmes. Ces crimes ne sont plus perçus uniquement comme des actes violents, mais comme des éléments narratifs utilisés pour capter l’attention, créer du suspense ou provoquer des émotions fortes.
| Concept | Définition | Exemples |
|---|---|---|
| Culture du viol | Banalisation ou minimisation des violences sexuelles | Blagues sexistes, culpabilisation des victimes |
| Culture du féminicide | Transformation des meurtres de femmes en représentations culturelles ou divertissements | Séries true crime, films mettant en scène le meurtre de femmes |
Une thèse qui divise, controverses et critiques
Les prises de position d’Ivan Jablonka suscitent de vives réactions. Certains auditeurs et critiques considèrent que l’auteur exagère en accusant la culture populaire de promouvoir ou de normaliser le féminicide. Des voix s’élèvent notamment pour défendre des œuvres cinématographiques considérées comme “intouchables”, telles que les films d’Hitchcock, perçus par beaucoup comme de simples fictions artistiques. D’autres dénoncent ce qu’ils qualifient de “censure féministe” ou de “cancel culture”.
La misogynie et le masculinisme, des terrains favorables
Au-delà du débat culturel, le propos de Jablonka met en lumière le terreau idéologique dans lequel s’ancre la violence patriarcale. La montée du masculinisme, qui cherche à réaffirmer la domination masculine face aux avancées féministes, alimente une rhétorique de banalisation des féminicides. Dans ce contexte, les représentations médiatiques ne sont pas neutres : elles peuvent renforcer des stéréotypes misogynes et contribuer à légitimer une culture de violence contre les femmes.
Pourquoi cette réflexion est essentielle aujourd’hui
La France compte chaque année des dizaines de féminicides, et chaque affaire rappelle la nécessité d’une prise de conscience collective. L’essai de Jablonka n’apporte pas seulement une analyse intellectuelle, il propose une grille de lecture critique pour questionner nos habitudes de consommation culturelle. L’objectif n’est pas d’interdire les œuvres, mais de réfléchir aux effets qu’elles produisent et à la manière dont elles façonnent nos imaginaires collectifs.
La notion de culture du féminicide permet de mettre des mots sur une réalité dérangeante : les violences faites aux femmes ne sont pas seulement des drames intimes ou des faits divers, elles sont intégrées dans un système culturel qui les rend visibles, mais banalisées. En dénonçant cette mécanique, Ivan Jablonka invite à une vigilance accrue : comment raconter autrement ? Comment construire une culture qui rende justice aux victimes sans transformer leur mort en spectacle ?
Réfléchir à la culture du féminicide, c’est aussi ouvrir la voie à une société plus juste, où la mémoire des victimes est honorée et où les représentations cessent de nourrir l’indifférence. C’est un appel à transformer notre regard collectif et à repenser la place des femmes dans nos récits.
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