Trois anciens participants de la version française de Love Is Blind, diffusée sur Netflix, ont saisi le conseil de prud’hommes de Nanterre. Ils accusent la plateforme et la société de production ITV Studios France de leur avoir fait subir des « traitements inhumains et dégradants » durant le tournage, fin 2024. Une procédure judiciaire qui relance le débat sur les conditions de travail dans la télé-réalité et la responsabilité des diffuseurs.
Une action en justice lourde de conséquences
La démarche est rare, mais potentiellement structurante pour l’ensemble du secteur. Selon des informations révélées par Le Monde et confirmées par l’AFP, trois anciens candidats de l’émission Love Is Blind : France, adaptée sous le titre Pour le meilleur et à l’aveugle, ont déposé fin novembre 2025 une requête devant le conseil de prud’hommes de Nanterre.
Ils réclament chacun 200 000 euros de réparation à Netflix et à ITV Studios France, qu’ils estiment conjointement responsables de leurs conditions de tournage. Les requérants demandent également la requalification de leurs contrats à durée déterminée en contrat à durée indéterminée, assortie d’indemnités pour licenciement sans cause réelle et sérieuse.
Leur avocate, Me Delphine Meillet, évoque des faits d’une gravité particulière, susceptibles, selon elle, de caractériser des atteintes aux libertés fondamentales des participants.
Isolement, contrôle permanent et liberté entravée
Au cœur de la plainte : un dispositif de tournage décrit comme extrêmement contraignant. Les ex-candidats dénoncent un isolement total imposé par la production, les privant de tout contact avec l’extérieur — téléphone, proches, actualités — mais également avec les autres participants en dehors des séquences prévues.
La première phase du tournage, réalisée en Suède, aurait renforcé ce sentiment de mise sous cloche. Selon les éléments versés au dossier, les candidats :
- étaient cantonnés à leur hôtel, sans possibilité d’en sortir librement ;
- étaient accompagnés en permanence d’un chaperon lors de chaque déplacement ;
- ne disposaient d’aucune autonomie logistique ou temporelle.
Cette restriction constante de la liberté de mouvement est qualifiée par leurs conseils de « disproportionnée » au regard des objectifs de production et du cadre contractuel.
Des contrats courts et une rémunération contestée
Les trois requérants avaient signé trois contrats distincts : deux CDD de 12 jours chacun, complétés par deux contrats d’une journée. Une fragmentation contractuelle classique dans la télé-réalité, mais que les plaignants estiment abusive.
La rémunération s’élevait à 150 euros brut par jour, un montant que leurs avocats jugent faible au regard :
- du temps de travail réel, incluant l’astreinte permanente ;
- des contraintes psychologiques imposées ;
- de l’exploitation commerciale ultérieure de leur image.
Selon la défense, ces contrats successifs masqueraient une relation de travail continue, justifiant une requalification en CDI.
Un impact sur la santé physique et mentale
Au-delà des aspects contractuels, la plainte insiste sur les conséquences sanitaires du tournage. Les ex-candidats évoquent un « impact important sur la santé physique et l’équilibre mental », marqué par :
- un stress prolongé ;
- une perte de repères liée à l’isolement ;
- une pression émotionnelle constante liée au dispositif narratif.
La production proposait bien un suivi psychologique, reconnaissent les plaignants, mais celui-ci est jugé insuffisant ou inadapté face à la réalité du terrain.
Les contrats prévoyaient également un temps de travail encadré. Un argument que la défense adverse pourrait invoquer, mais que les candidats estiment théorique au regard des contraintes réelles.
Un programme à succès… sous tension
Diffusée à l’automne 2025, la version française de Love Is Blind a rencontré un succès d’audience significatif, se hissant dans le top 10 des séries les plus regardées sur Netflix en France.
Présentée par le judoka multi-médaillé Teddy Riner et sa compagne Luthna Plocus, l’émission repose sur un concept déjà éprouvé à l’international : permettre à des célibataires de se rencontrer, se fiancer, voire se marier, sans jamais s’être vus physiquement avant les fiançailles.
Un dispositif narratif puissant, mais qui repose sur une mise sous tension émotionnelle assumée, désormais questionnée sur le plan éthique.
Netflix et ITV Studios face à leurs responsabilités
Contactée par l’AFP, Netflix France a indiqué « prendre connaissance des éléments du dossier ». Dans une déclaration écrite, une porte-parole de la plateforme a rappelé que Netflix exigeait de ses partenaires « le respect de standards éthiques rigoureux ».
La société de production ITV Studios France, en charge de l’adaptation, n’avait pas réagi au moment de la publication.
Cette affaire pose toutefois une question centrale : celle de la responsabilité conjointe du diffuseur et du producteur dans les conditions de travail des participants, même lorsqu’ils ne sont pas salariés au sens classique.
Un précédent pour la télé-réalité française ?
Si la procédure aboutit, elle pourrait constituer un tournant juridique pour la télé-réalité en France. Jusqu’ici, les candidats étaient le plus souvent considérés comme des participants volontaires, faiblement protégés par le droit du travail.
Or, la multiplication des dispositifs immersifs, l’intensité des tournages et la valorisation économique massive des programmes remettent en question cette frontière.
Plusieurs décisions de justice, ces dernières années, ont déjà commencé à reconnaître l’existence d’un lien de subordination dans certains formats de télé-réalité. Le dossier Love Is Blind pourrait accélérer cette évolution.
Une industrie sous surveillance accrue
À l’heure où les plateformes investissent massivement dans les formats non scriptés, l’affaire rappelle que la quête d’authenticité et d’émotion ne peut se faire au détriment des droits fondamentaux.
Pour les observateurs du secteur, cette plainte illustre un malaise plus large : celui d’une industrie encore mal régulée, où les participants deviennent à la fois le produit et la main-d’œuvre.
Le conseil de prud’hommes de Nanterre devra désormais trancher. Sa décision pourrait faire jurisprudence et redéfinir les règles du jeu pour les futurs candidats de la télé-réalité française.
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