Figure majeure de la danse contemporaine française, Marie-Claude Pietragalla revient, à l’occasion de la promotion de Un seul en scène, sur son parcours artistique, sa vie intime et les réalités souvent invisibles du monde chorégraphique. Dans un entretien accordé à La Tribune du dimanche, la danseuse et chorégraphe aborde sans détour la différence d’âge avec son compagnon Julien Derouault, mais aussi les violences psychologiques qui traversent la carrière des interprètes. Un témoignage rare, posé et éclairant, à la croisée de l’intime et du collectif.
Une icône de la danse française, entre exigence artistique et exposition médiatique
Étoile du Ballet de l’Opéra national de Paris de 1990 à 1998, Marie-Claude Pietragalla occupe une place singulière dans le paysage culturel français. Danseuse virtuose, interprète charismatique, puis chorégraphe engagée, elle a su traverser les époques sans jamais renoncer à une vision exigeante de son art.
Si le grand public l’a redécouverte à travers ses rôles de jurée dans Danse avec les stars sur TF1, puis dans Prodiges sur France 2, sa notoriété ne saurait se réduire à ces formats télévisuels. Pietragalla demeure avant tout une créatrice, attachée à la transmission, à la recherche corporelle et à la narration par le mouvement.
C’est dans cet esprit qu’elle poursuit aujourd’hui une carrière scénique dense, marquée par des projets ambitieux, à l’image de Un seul en scène, programmé à partir du 12 janvier 2026, où elle incarne Barbara dans une performance mêlant danse, incarnation et mémoire.
Une histoire d’amour et de création avec Julien Derouault
La vie privée de Marie-Claude Pietragalla, longtemps tenue à l’écart des projecteurs, s’inscrit pourtant dans la continuité de son parcours artistique. Depuis plus de vingt ans, elle partage sa vie avec Julien Derouault, danseur et chorégraphe reconnu, avec lequel elle a fondé le Théâtre du Corps Pietragalla-Derouault.
De cette union est née une fille, Lola, en 2004. Famille, compagnie, projets artistiques : chez les Pietragalla-Derouault, les frontières entre l’intime et le professionnel s’entrelacent sans se confondre. Le couple revendique une relation fondée sur la complémentarité, le dialogue et une vision commune de la danse contemporaine.
Parmi leurs collaborations les plus marquantes figure le spectacle Je t’ai rencontré par hasard, présenté en 2016, qui mettait déjà en scène la rencontre, le hasard et la résonance des corps. Une œuvre à forte dimension autobiographique, sans jamais céder à l’exhibition.
Quinze ans d’écart, un sujet assumé, sans tabou
Dans son entretien à La Tribune du dimanche, Marie-Claude Pietragalla aborde avec calme et précision un aspect souvent commenté de sa vie personnelle : la différence d’âge de quinze ans qui la sépare de Julien Derouault.
« Peut-être que cela a pu interpeller certains, mais pour nous, ça n’a jamais posé le moindre problème », confie-t-elle. Une déclaration sobre, dénuée de provocation, qui tranche avec les discours sensationnalistes souvent associés aux couples médiatisés.
La chorégraphe insiste sur la maturité de son compagnon et sur l’évidence de leur rencontre : « Julien a toujours été très mature et la question de l’âge ne s’est tout simplement pas posée. » Loin d’un rapport de pouvoir ou d’un déséquilibre, leur relation s’est construite dans un cadre professionnel, créatif et affectif partagé.
En fondant ensemble le Théâtre du Corps il y a plus de vingt ans, ils ont inscrit leur couple dans une dynamique de long terme, fondée sur la co-construction et la reconnaissance mutuelle. « Nous sommes tous les deux d’une grande complémentarité », souligne-t-elle, rappelant que la réussite artistique collective repose souvent sur des équilibres personnels solides.
La danse, un art de l’exigence… et de la vulnérabilité
Au-delà de sa vie personnelle, Marie-Claude Pietragalla profite de cet entretien pour aborder un sujet rarement traité avec autant de franchise : la violence psychologique dans le monde de la danse.
Contrairement aux clichés focalisés sur la souffrance physique, la chorégraphe évoque un combat plus intime, plus silencieux. « Je les ai toujours vécues comme un combat intérieur, entre moi et moi », explique-t-elle. Une phrase qui résume l’âpreté d’un milieu où la remise en question permanente est la norme.
Ne pas être distribuée, rester en retrait malgré le travail fourni, affronter l’incompréhension : autant d’épreuves invisibles qui jalonnent le parcours des danseurs. « On se sent invisible, on ne comprend pas toujours pourquoi mais ça fait partie du parcours d’un danseur », confie-t-elle.
Cette violence, diffuse mais persistante, s’inscrit dans un système fondé sur la sélection, la rareté des rôles et l’excellence absolue. Pietragalla ne la nie pas, mais la replace dans une logique professionnelle exigeante, sans pour autant la banaliser.
Une parole directe face aux réalités du métier
Interrogée sur la difficulté physique du métier, Marie-Claude Pietragalla oppose une réponse devenue emblématique : « Quand on me dit : “Physiquement, ça devait être difficile”, je réponds : “Est-ce qu’on demande à un boxeur si c’est dur de prendre des coups dans le visage ?” »
Par cette comparaison, la danseuse rappelle que la souffrance fait partie intégrante de certains engagements artistiques et sportifs de haut niveau. Non par masochisme, mais par choix, par passion et par vocation.
Ce positionnement, à la fois lucide et assumé, témoigne d’une vision mature du métier : reconnaître les difficultés sans les instrumentaliser, valoriser l’exigence sans nier l’humain.
Un témoignage rare, entre transmission et responsabilité
À travers cette prise de parole, Marie-Claude Pietragalla s’inscrit dans une démarche de transmission. Son propos ne vise ni à se justifier ni à régler des comptes, mais à éclairer les réalités d’un univers souvent idéalisé.
Qu’il s’agisse de sa vie de couple, de la différence d’âge, de la maternité ou des violences psychologiques, la chorégraphe adopte un ton mesuré, factuel et profondément humain. Une posture cohérente avec son parcours et avec le rôle de référente qu’elle occupe aujourd’hui auprès des jeunes générations.
À l’heure où les débats sur les rapports de pouvoir, les conditions de travail et la reconnaissance artistique traversent le monde culturel, cette parole contribue à une compréhension plus nuancée et responsable des enjeux.
Une artiste en scène, fidèle à elle-même
Avec Un seul en scène, Marie-Claude Pietragalla poursuit une trajectoire marquée par la fidélité à ses convictions. En incarnant Barbara, elle explore une figure féminine forte, complexe, traversée par ses contradictions — un miroir, peut-être, de sa propre histoire.
À plus de trente ans de carrière, l’artiste continue d’avancer sans renier ni son passé ni ses choix personnels. Une constance rare, fondée sur le travail, la lucidité et une certaine idée de l’engagement artistique.
Dans un paysage médiatique souvent friand de simplifications, son témoignage rappelle que les trajectoires humaines, comme les parcours artistiques, ne se résument jamais à des chiffres, des écarts d’âge ou des formules toutes faites.
Commentaires
Soyez le premier à commenter cet article !