Mort d'Homayoun Ershadi : L'acteur iranien de "Le Goût de la Cerise" nous quitte à 78 ans

Mort d'Homayoun Ershadi : L'acteur iranien de "Le Goût de la Cerise" nous quitte à 78 ans

Auteur : Julien Baudry

Date : 11 novembre 2025 à 18:18

Le monde du cinéma mondial est en deuil. Homayoun Ershadi, l'acteur iranien dont la présence magnétique a illuminé les écrans depuis son rôle emblématique dans Le Goût de la Cerise d'Abbas Kiarostami, s'est éteint le 11 novembre 2025 à l'âge de 78 ans. Victime d'un long combat contre le cancer, sa disparition laisse un vide immense dans le paysage artistique iranien et international. Né à Ispahan en 1947, Ershadi n'était pas un acteur de formation classique ; son entrée tardive dans le septième art, presque par hasard, en a fait une figure unique, capable de transmettre une profondeur émotionnelle rare à travers un regard ou un silence.

Dans cet article hommage, nous retraçons la vie extraordinaire de cet homme discret, architecte de formation devenu icône du cinéma. De ses débuts improbables à ses incursions hollywoodiennes, en passant par l'analyse de ses rôles phares et les réactions émues de la communauté artistique, découvrez pourquoi Homayoun Ershadi restera à jamais synonyme de poésie cinématographique. Cet article explore également l'héritage de Le Goût de la Cerise, Palme d'or à Cannes en 1997, et les leçons de vie qu'il porte encore aujourd'hui.

 

Les Premiers Pas d'un Architecte vers les Écrans

 

Homayoun Ershadi voit le jour le 26 mars 1947 à Ispahan, la perle historique de l'Iran central, une ville aux mosquées turquoise et aux bazars animés qui imprégneront sans doute sa sensibilité artistique. Passionné par les structures et les espaces, il s'envole pour l'Italie dans les années 1960 pour étudier l'architecture à l'Université Ca' Foscari de Venise. Diplômé en 1970, il rentre au pays et exerce ce métier avec rigueur, concevant des bâtiments qui allient fonctionnalité et esthétique persane.

La Révolution iranienne de 1979 bouleverse sa vie. Exilé au Canada avec sa famille, il s'installe à Vancouver où il poursuit sa carrière d'architecte. C'est là que naissent ses deux enfants, qui y résident encore aujourd'hui. Le divorce en 1990 le ramène en Iran, à Téhéran, où il cherche un nouveau souffle. À presque 50 ans, Ershadi n'imagine pas encore que le destin le placera sur le chemin d'Abbas Kiarostami, le maître du cinéma iranien.

Sa découverte est légendaire : bloqué dans les embouteillages de Téhéran, Ershadi est repéré par Kiarostami depuis une fenêtre. Le réalisateur, fasciné par son visage expressif et son air pensif, l'approche et lui propose un rôle principal sans audition formelle. Ce moment fortuit marque le début d'une seconde vie, où l'architecture des formes laisse place à celle des âmes. Ershadi, non-professionnel, apporte à ses personnages une authenticité brute, loin des poses théâtrales. Son parcours atypique – de l'exil à la révélation tardive – en fait un symbole de résilience, un thème récurrent dans le cinéma iranien post-révolutionnaire.

Aujourd'hui, en 2025, alors que l'Iran navigue entre traditions ancestrales et modernité challengée, l'histoire d'Ershadi inspire une génération d'artistes qui voient en lui la preuve que le talent transcende les âges et les professions. Ses visites régulières à Vancouver pour voir ses petits-enfants soulignaient son attachement familial, un équilibre qu'il maintenait avec grâce jusqu'à ses derniers jours.

 

Le Goût de la Cerise, Un Rôle qui Change Tout

 

Sorti en 1997, Le Goût de la Cerise (Ta'm e guilass en persan) propulse Homayoun Ershadi sur la scène internationale. Réalisé par Abbas Kiarostami, ce film minimaliste remporte la Palme d'or au Festival de Cannes, ex aequo avec L'Anguille de Shōhei Imamura. Ershadi y incarne M. Badii, un homme d'une cinquantaine d'années errant dans les collines arides autour de Téhéran. Dans une quête désespérée, il propose à des passants un étrange marché : une somme d'argent contre la promesse de le recouvrir de terre le lendemain matin, après son suicide prévu.

La caméra de Kiarostami, sobre et contemplative, suit Badii en voiture, capturant les refus successifs d'un soldat, d'un séminariste et d'un ouvrier. Chacun rejette l'offre, révélant les tabous sociétaux sur la mort et le désespoir. Seul un taxidermiste âgé, joué par Abdolrahman Bagheri, accepte, mais non sans tenter de raviver l'étincelle de vie chez Badii. À travers des anecdotes simples – le plaisir d'un coucher de soleil, le murmure du vent, ou simplement "le goût de la cerise" – il célèbre les joies modestes de l'existence.

Ce film n'est pas une simple narration ; c'est une méditation philosophique sur le suicide, interdit en Islam et tabou en Iran. Kiarostami, avec sa maestria, contourne la censure en ne montrant jamais l'acte fatal, préférant une fin ambiguë : Badii s'allonge sous un cerisier, tandis que la caméra s'élève pour révéler... l'équipe de tournage. Cette rupture méta-cinématographique interroge la frontière entre fiction et réalité, invitant le spectateur à "goûter" lui-même à la vie.

Ershadi, dans ce rôle, excelle par son économie de moyens. Son visage impassible, ses silences lourds d'émotion, transmettent un tourment intérieur sans pathos excessif. Critiques et cinéphiles y voient une performance "anti-acteur", où l'authenticité l'emporte sur la technique. Le film, tourné en 16 mm pour un budget modeste, symbolise le renouveau du cinéma iranien des années 1990, influencé par le néoréalisme italien que Ershadi avait croisé à Venise.

En 2025, Le Goût de la Cerise reste une œuvre intemporelle, projetée dans les festivals et analysée dans les universités. Son message humaniste – la vie vaut d'être vécue pour ses saveurs subtiles – résonne plus que jamais dans un monde marqué par les crises mentales. Ershadi, à travers Badii, nous rappelle que derrière chaque silence se cache une histoire prête à éclore.

 

Une Filmographie Éclectique, De Téhéran à Hollywood

 

Après Le Goût de la Cerise, la carrière d'Ershadi explose. En moins de trois décennies, il accumule plus de 90 crédits, naviguant entre productions iraniennes intimistes et blockbusters internationaux. Sa versatilité – passant du drame existentiel à l'espionnage – témoigne d'un talent adaptable, toujours ancré dans une profondeur culturelle persane.

En Iran, il brille dans des films comme Santé et Richesse (1994) de Dariush Mehrjui, où il explore les dynamiques familiales, ou Le Rêve Mouillé (2005), un coming-of-age touchant sur l'adolescence rebelle. Ses collaborations avec des réalisateurs comme Mehrjui ou Kiarostami renforcent son statut de pilier du cinéma national. Plus récemment, en 2023, il apparaît dans Lelah, un drame sur une pilote de course défiant les normes, et Mahoor, une fable villageoise sur la mémoire collective. Son dernier rôle posthume dans The Hill of Kites (2025) clôt une trajectoire riche.

À l'international, Ershadi conquiert Hollywood. En 2007, il joue le père adoptif dans Les Cerfs-volants de Kaboul (The Kite Runner) de Marc Forster, adaptation du best-seller de Khaled Hosseini. Son interprétation nuancée d'un homme hanté par le passé afghan touche des millions de spectateurs, contribuant au succès mondial du film. En 2012, Kathryn Bigelow le choisit pour Zero Dark Thirty, thriller oscarisé sur la traque de Ben Laden, où il incarne un collaborateur discret mais pivotal.

Autres temps forts : Agora (2009) d'Alejandro Amenábar, fresque historique sur Hypatie où il prête son charisme oriental ; Un homme très recherché (A Most Wanted Man, 2014) de Wes Anderson, aux côtés de Philip Seymour Hoffman dans un intrigue d'espionnage ; et Utopia (2015) de Hassan Nazer, drame britannique sur l'immigration et la fertilité. Ces rôles transnationaux mettent en lumière comment Ershadi, avec son accent subtil et sa prestance, bridge les cultures.

Pour illustrer la diversité de sa filmographie, voici un tableau récapitulatif des rôles phares :

Année Film Rôle Principal Réalisateur Distinctions
1997 Le Goût de la Cerise M. Badii Abbas Kiarostami Palme d'Or Cannes
2007 Les Cerfs-volants de Kaboul Baba Marc Forster Nomination Golden Globe
2009 Agora Aspasius Alejandro Amenábar Sélection Cannes
2012 Zero Dark Thirty Collaborateur Kathryn Bigelow 5 Oscars
2014 Un homme très recherché Anouar Wes Anderson Critique acclamé
2023 Lelah Mentor Réalisateur iranien Festival Fajr

Ce tableau met en évidence la longévité et la portée globale de sa carrière, avec des pics dans les années 2000-2010 où il fusionne art indépendant et cinéma commercial. En 2017, il remporte le Sepanta Award pour son rôle dans le court-métrage Blue Lantern au Festival iranien de San Francisco, preuve de sa vitalité artistique persistante.

 

Présence Scénique, Théâtre et Télévision en Iran

 

Au-delà du grand écran, Homayoun Ershadi était une figure respectée du théâtre et de la télévision iraniens. Dès son retour à Téhéran, il se produit sur les planches, apportant sa formation architecturale à des mises en scène épurées. Ses interprétations dans des classiques persans, comme des adaptations de Molière ou des pièces contemporaines sur l'identité post-révolutionnaire, captivent par leur subtilité gestuelle.

À la télévision, il apparaît dans des séries populaires telles que Le Rêve Mouillé ou des drames familiaux, où son charisme paternel touche un large public. La Maison du Cinéma Iranien, qui a confirmé son décès, le salue comme "une figure éminente du cinéma, du théâtre et de la télévision". Ces médiums, souvent censurés, lui permettent d'explorer des thèmes sociétaux – exil, famille, spiritualité – avec une finesse qui évite les pièges du mélodrame.

Son travail théâtral, moins documenté à l'international, influence pourtant ses rôles cinématographiques. Par exemple, la retenue apprise sur scène se retrouve dans la performance stoïque de Badii. En 2025, avec la montée des plateformes de streaming en Iran, son legs télévisuel gagne une nouvelle audience chez les jeunes, qui redécouvrent en lui un mentor philosophique.

Ershadi excellait aussi dans les courts-métrages, comme Blue Lantern, où il incarne un vieil homme confronté à la solitude urbaine. Ces formats brefs, souvent primés dans les festivals, soulignent sa capacité à condenser l'émotion en quelques minutes, un art qu'il maîtrisait à la perfection.

 

Le Combat contre le Cancer et l'Annonce de sa Disparition

 

Les dernières années d'Homayoun Ershadi ont été marquées par une bataille acharnée contre le cancer, une maladie qu'il affrontait avec la même dignité que ses personnages. Diagnostiqué il y a plusieurs mois, il continuait de travailler, refusant que la maladie définisse sa fin. L'agence officielle IRNA annonce son décès le 11 novembre 2025, confirmant les craintes de ses proches et admirateurs.

Sa lutte, discrète comme sa vie privée, inspire par son courage. Ershadi, qui visitait souvent Vancouver pour sa famille, y trouvait un havre de paix face à la maladie. Des rumeurs le liaient à un rôle dans The Way of the Wind de Terrence Malick, non confirmé, mais symbolique d'une carrière toujours en mouvement.

La nouvelle ébranle le monde artistique. Sur les réseaux sociaux, des hommages affluent : "Adios Homayoun Ershadi, Taste of Cherry était un voyage philosophique inoubliable entre vie et mort", tweete un cinéphile passionné. Ces réactions soulignent l'universalité de son art.

 

Réactions du Monde Artistique, Un Deuil Collectif

 

La disparition d'Ershadi provoque une vague d'émotion. La Maison du Cinéma Iranien exprime ses condoléances, le qualifiant de "prominent figure" des arts. La porte-parole du gouvernement, Fatemeh Mohajerani, le décrit sur X comme "un acteur noble et réfléchi du cinéma iranien", un "triste" événement pour la nation.

À l'international, des réalisateurs comme Amenábar ou Bigelow saluent son impact. Kiarostami, décédé en 2016, avait dit de lui : "Ershadi n'agit pas ; il est." Des festivals, dont Cannes, prévoient des rétrospectives. En Iran, des cérémonies sont prévues à Téhéran et Ispahan, où fans et collègues rendront hommage à cet homme qui, comme la cerise, laissait un goût persistant.

Ces réactions, de Téhéran à Hollywood, rappellent comment Ershadi unissait cultures. Sur X, les posts se multiplient : analyses de ses rôles, extraits de films, témoignages personnels. Un utilisateur note : "Son silence dans Le Goût de la Cerise parle plus que mille mots." Ce deuil collectif transforme la perte en célébration.

 

L'Héritage Éternel d'Homayoun Ershadi

 

Homayoun Ershadi ne laisse pas seulement une filmographie ; il lègue une philosophie. Ses rôles explorent l'exil intérieur, la quête de sens, la beauté des gestes simples. Dans un cinéma iranien souvent contraint, il incarne la liberté expressive, influençant des talents comme Asghar Farhadi ou Jafar Panahi.

Son impact sur le cinéma mondial est indéniable : Le Goût de la Cerise a ouvert les portes aux films persans à Cannes, boostant la visibilité culturelle de l'Iran. Pour les jeunes acteurs, il est un modèle de transition tardive, prouvant que le talent émerge à tout âge. Son héritage familial, avec ses enfants et petits-enfants à Vancouver, assure que son esprit perdure.

Articles similaires

Mort de Cary-Hiroyuki Tagawa : L'acteur iconique de Mortal Kombat et Le Dernier Empereur nous quitte à 75 ans

Mort de Cary-Hiroyuki Tagawa : L'acteur iconique de Mortal Kombat et Le Dernier Empereur nous quitte à 75 ans

Le monde du cinéma pleure la disparition d'une figure emblématique. Cary-Hiroyuki Tagawa,...

Brad Pitt en deuil : la mort de Frank Gehry bouleverse l'acteur

Brad Pitt en deuil : la mort de Frank Gehry bouleverse l'acteur

La mort de Frank Gehry, légende de l’architecture contemporaine, a provoqué une onde d’émotion...

Peter Greene Mort à 60 Ans : L'Acteur Iconique de Pulp Fiction et The Mask Nous a Quittés

Peter Greene Mort à 60 Ans : L'Acteur Iconique de Pulp Fiction et The Mask Nous a Quittés

Le monde du cinéma est en deuil. Peter Greene, célèbre pour ses interprétations mémorables de...

Commentaires

Soyez le premier à commenter cet article !