« Gênante », « stupide », « sans intérêt »… À chaque nouvelle saison, la série Emily in Paris déclenche le même paradoxe : elle est abondamment critiquée, parfois moquée, mais massivement regardée. Avec la sortie de sa saison 5 le 18 décembre sur Netflix, la question revient avec insistance : pourquoi continue-t-on à regarder — et souvent à aimer — une série dont on dit pourtant tant de mal ? Derrière ce phénomène se dessinent des mécanismes sociaux, psychologiques et culturels bien plus complexes qu’un simple « plaisir coupable ».
À l’heure où les plateformes mesurent le succès en milliards d’heures vues, Emily in Paris incarne une nouvelle forme de rapport aux œuvres populaires : entre attachement sincère, ironie assumée et honte intériorisée.
Une série unanimement critiquée… mais jamais désertée
Depuis son lancement en 2020, Emily in Paris suscite une avalanche de critiques. Scénarios jugés répétitifs, clichés culturels, dialogues simplistes, personnages caricaturaux : la série créée par Darren Star — déjà à l’origine de Sex and the City — concentre tous les reproches adressés aux fictions dites « légères ».
La saison 5 ne fait pas exception. L’intrigue s’essouffle, les conflits sentimentaux se recyclent, et le décor change — de Paris à Rome — sans véritable renouvellement narratif. Pourtant, l’audience reste au rendez-vous. Sur les réseaux sociaux, le constat est quasi unanime :
- « Je trouve cette série incroyablement gênante, mais je regarderai chaque saison. »
- « Ma série préférée sans intérêt est de retour, et j’en suis ravie. »
- « Elle est tellement stupide que j’ai besoin qu’ils la renouvellent encore cinq saisons. »
Le mot « gênant » revient comme un mantra. Et pourtant, personne ne décroche vraiment.
Le hate-watching, regarder pour mieux critiquer
Ce paradoxe porte un nom : le hate-watching. Importé du monde anglo-saxon, le concept désigne le fait de regarder un programme que l’on affirme détester, essentiellement pour le critiquer — entre amis, au bureau ou sur les réseaux sociaux.
Emily in Paris en est devenue l’exemple emblématique. La série se prête parfaitement à l’exercice : elle est suffisamment populaire pour être un sujet de conversation commun, et suffisamment critiquable pour nourrir sarcasmes et ironie collective.
« Il y a un grand plaisir à détester un produit pour faire partie d’une communauté de râleurs », analyse Michaël Stora, psychanalyste et expert des mondes numériques. Selon lui, ce mécanisme répond à un besoin d’appartenance : critiquer ensemble crée du lien, même — et surtout — autour d’un objet culturel consensuel.
Peut-on vraiment regarder quelque chose que l’on déteste ?
Pourtant, le hate-watching pur est rare. « Regarder quelque chose que l’on déteste vraiment, ce n’est pas réaliste », nuance la philosophe Sandra Laugier, professeure à l’Université Panthéon-Sorbonne et autrice de Nos vies en séries.
Selon elle, même lorsqu’on affirme ne pas aimer une série, un attachement subsiste toujours :
- curiosité pour la suite,
- habitude installée au fil des saisons,
- attachement aux personnages, même caricaturaux,
- ou simple confort narratif.
« On s’implique toujours d’une façon ou d’une autre », explique-t-elle. Le rejet affiché cache souvent une forme d’adhésion honteuse.
La honte d’aimer, un malaise culturel
Au cœur du phénomène se trouve une émotion paradoxale : la honte. Honte d’aimer une série perçue comme superficielle, populaire, voire « bête ». Cette honte n’est pas anodine : elle est profondément culturelle.
« Beaucoup de spectateurs ont l’impression que si quelque chose est apprécié par le plus grand nombre, alors ce n’est pas bien », observe Sandra Laugier. Ce réflexe s’inscrit dans une hiérarchie implicite des goûts, où la culture populaire reste souvent disqualifiée face aux œuvres dites « légitimes ».
Aimer Emily in Paris, c’est risquer d’être assimilé à un public jugé naïf, peu exigeant, voire intellectuellement inférieur. D’où la nécessité de se justifier en la critiquant.
Snobisme culturel et distinction sociale
Ce mécanisme n’est pas nouveau. Il renvoie à une longue tradition de distinction culturelle, analysée notamment par Pierre Bourdieu. Certains goûts servent à affirmer une position sociale, intellectuelle ou symbolique.
« Il y a une forme de snobisme », souligne Michaël Stora. « Critiquer ce qui est populaire permet de se situer du côté de ceux qui savent, qui comprennent, qui ne se laissent pas aller à la facilité. »
Ce snobisme peut masquer une insécurité plus profonde : « Un complexe de supériorité peut parfois cacher un complexe d’infériorité », ajoute-t-il. Rejoindre une communauté de critiques permet alors de se rassurer.
Une série anxiolytique dans un monde anxieux
Mais réduire Emily in Paris à un simple objet de mépris serait passer à côté de l’essentiel. Si la série fonctionne, c’est aussi parce qu’elle répond à un besoin émotionnel très concret.
Dans un contexte marqué par les crises politiques, économiques et climatiques, de nombreux spectateurs cherchent des contenus rassurants, prévisibles, sans enjeu dramatique majeur.
« Certaines séries jouent un rôle quasi anxiolytique », explique Michaël Stora. « Elles ne nous élèvent pas intellectuellement, mais elles nous font du bien. »
Emily in Paris propose un univers coloré, stylisé, déconnecté du réel, où les problèmes se résolvent rapidement et où l’optimisme domine toujours. Une bulle de légèreté assumée.
Le plaisir régressif, assumé ou non
Ce type de consommation culturelle s’inscrit dans ce que les chercheurs appellent le « plaisir régressif » : un retour temporaire à des formes simples, rassurantes, parfois enfantines.
« En période de fêtes, on a besoin de plaisirs régressifs et de bons sentiments », souligne Michaël Stora. La série devient alors un rituel, un moment de décompression, sans exigence.
Ce plaisir est d’autant plus fort qu’il est perçu comme interdit ou honteux. Le qualifier de « coupable » permet paradoxalement de mieux l’assumer.
Emily in Paris, miroir de nos contradictions
Au fond, Emily in Paris agit comme un miroir de nos rapports ambivalents à la culture populaire. Nous voulons des œuvres exigeantes, mais nous consommons massivement des récits simples. Nous critiquons ce que nous aimons, et aimons ce que nous critiquons.
La série n’est peut-être ni brillante ni ambitieuse. Mais elle remplit une fonction sociale et émotionnelle claire. Et c’est précisément ce qui la rend durable.
Plutôt que de s’en excuser, peut-être faudrait-il interroger ce que cette honte dit de nos propres hiérarchies culturelles.
Un succès qui interroge les critères de légitimité culturelle
Le cas Emily in Paris révèle enfin une tension persistante entre succès populaire et reconnaissance symbolique. Dans un paysage médiatique dominé par les algorithmes, l’audience devient un critère central, mais reste insuffisante pour conférer une légitimité culturelle.
Or, les usages évoluent. Les frontières entre « haute » et « basse » culture s’effritent, notamment chez les jeunes générations, plus enclines à assumer des goûts éclectiques.
Peut-être que la véritable question n’est pas : « Pourquoi aimons-nous Emily in Paris ? », mais plutôt : « Pourquoi avons-nous encore honte d’aimer ce qui nous fait simplement du bien ? »
Commentaires
Soyez le premier à commenter cet article !