Adèle Haenel, figure majeure du #MeToo français : trajectoire, engagement et rupture avec le cinéma dominant

Adèle Haenel, figure majeure du #MeToo français : trajectoire, engagement et rupture avec le cinéma dominant

Auteur : Julien Baudry

Date : 19 décembre 2025 à 09:14

Actrice reconnue pour son exigence artistique autant que pour son intégrité morale, Adèle Haenel occupe une place singulière dans l’histoire récente du cinéma français. En dénonçant publiquement, en 2019, les agressions sexuelles qu’elle accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’avoir commises durant son adolescence, elle a contribué à fissurer une omerta profondément enracinée dans l’industrie culturelle française. Bien au-delà de son cas personnel, sa parole a agi comme un déclencheur, structurant un #MeToo à la française longtemps freiné par des mécanismes de protection institutionnelle et symbolique.

 

Une prise de parole fondatrice dans le paysage culturel français

 

Lorsque Adèle Haenel témoigne dans les colonnes de Mediapart à l’automne 2019, le contexte français diffère radicalement de celui qui a vu émerger le mouvement #MeToo aux États-Unis. Si la libération de la parole est déjà amorcée, elle reste fragmentée, souvent relativisée, et régulièrement confrontée à une défense implicite de la “liberté artistique”.

Son témoignage, précis, incarné et juridiquement étayé, rompt avec les récits abstraits ou anonymes. En mettant en cause un réalisateur reconnu, elle expose les logiques d’emprise, de silence collectif et de défaillance des adultes référents dans le milieu du cinéma. Cette parole publique, assumée, constitue un basculement : pour la première fois, une actrice de premier plan accepte d’affronter frontalement les conséquences professionnelles, médiatiques et psychologiques d’une telle accusation.

 

Le procès Christophe Ruggia, un moment judiciaire et symbolique majeur

 

La condamnation en première instance de Christophe Ruggia, intervenue dix mois avant le nouveau procès auquel Adèle Haenel se prépare à assister en tant que partie civile, marque un jalon essentiel. Le tribunal reconnaît une forme d’emprise exercée par le réalisateur sur l’adolescente qu’elle était, établissant ainsi une lecture juridique des violences sexuelles dépassant le seul acte physique.

Au-delà de la décision judiciaire, le procès met en lumière les mécanismes systémiques de protection des agresseurs : hiérarchies professionnelles, mythologie du génie artistique, confusion entretenue entre création et transgression. À la barre, l’actrice interroge frontalement la responsabilité collective : celle des institutions, des équipes de tournage, des intermédiaires culturels.

Ce procès devient ainsi un espace de politisation de l’intime, où la souffrance individuelle rejoint une réflexion plus large sur les rapports de pouvoir dans la création artistique.

 

Un parcours artistique marqué par la cohérence et l’exigence

 

Née à Montreuil dans un environnement familial intellectuel, Adèle Haenel découvre le théâtre très jeune. Repérée à l’âge de 11 ans pour le film Les Diables, elle entre précocement dans le monde du cinéma, sans pour autant s’y fondre passivement.

Après plusieurs années de silence, elle revient sur le devant de la scène avec Naissance des pieuvres de Céline Sciamma, réalisatrice avec laquelle elle entretiendra une collaboration artistique et intellectuelle décisive. Dès lors, ses choix de rôles dessinent une ligne claire : des personnages féminins complexes, politiques, souvent en rupture avec les normes sociales.

De Les Combattants à 120 battements par minute, elle incarne des figures de résistance, de désir et d’engagement. Cette cohérence lui vaut une reconnaissance critique majeure, matérialisée par deux César, mais aussi une image d’actrice intransigeante, parfois perçue comme clivante dans un milieu attaché au consensus.

 

« Portrait de la jeune fille en feu », apogée artistique et manifeste politique

 

Sorti en 2019, Portrait de la jeune fille en feu s’impose comme l’un des films les plus marquants du cinéma contemporain français. L’œuvre, portée par Adèle Haenel et Noémie Merlant, propose une relecture radicale du regard cinématographique, en s’affranchissant du “male gaze”.

Le film devient rapidement une référence féministe internationale. Pour de nombreux spectateurs et critiques, il constitue l’aboutissement artistique d’Adèle Haenel. Ironie tragique : c’est précisément au moment de cette consécration qu’elle choisit de révéler les violences subies, acceptant de fragiliser, voire d’interrompre, une carrière au sommet.

Ce choix illustre une articulation rare entre œuvre et engagement, où l’esthétique ne se dissocie jamais de l’éthique.

 

La cérémonie des César 2020, rupture publique avec l’institution

 

La soirée des César 2020 constitue un point de non-retour. Face à la consécration du film J’accuse de Roman Polanski, accusé par plusieurs femmes de viols et d’agressions sexuelles, Adèle Haenel quitte la salle après l’annonce du prix de la meilleure réalisation.

Son geste, accompagné d’une déclaration cinglante, fait le tour du monde. Il cristallise une colère longtemps contenue et transforme l’actrice en symbole d’une génération refusant la dissociation entre l’homme et l’œuvre lorsque celle-ci sert à invisibiliser les victimes.

Cet épisode révèle la fracture profonde entre une partie du monde culturel et les attentes sociétales contemporaines en matière de responsabilité et de justice.

 

Un retrait assumé du cinéma et un engagement élargi

 

Depuis cet événement, Adèle Haenel s’est volontairement éloignée du cinéma institutionnel. Ce retrait n’est ni une disparition ni un renoncement, mais un repositionnement stratégique. Elle investit le théâtre contemporain, notamment aux côtés de la metteuse en scène Gisèle Vienne, et explore des formes artistiques plus radicales.

Parallèlement, son engagement politique s’élargit. Elle s’inscrit dans une critique globale des systèmes de domination : violences sexuelles, racisme structurel, capitalisme culturel. Sa participation à des mobilisations internationales, comme la flottille pour Gaza, témoigne d’une cohérence idéologique assumée, rare chez les figures publiques de son envergure.

 

Héritage et impact durable sur le #MeToo français

 

L’impact d’Adèle Haenel dépasse largement sa filmographie. En mettant son capital symbolique au service d’une cause collective, elle a contribué à redéfinir les contours de la responsabilité des artistes et des institutions culturelles.

Son parcours interroge la notion même de réussite dans le champ artistique : peut-on encore parler de carrière sans intégrer les dimensions éthiques et politiques de la création ? À cette question, Adèle Haenel apporte une réponse radicale, exigeante, mais structurante pour les générations à venir.

À l’heure où le mouvement #MeToo continue de transformer en profondeur les industries culturelles, son rôle apparaît désormais comme celui d’une figure fondatrice, dont la parole a ouvert un espace irréversible de remise en question.

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