Au Super Bowl, chaque mi-temps est un acte de communication mondiale. Celle de 2026, confiée à Bad Bunny, n’a pas seulement offert un spectacle musical calibré pour l’audience planétaire de la NFL. Elle a révélé une bascule stratégique : celle d’une Amérique culturelle qui s’affiche en espagnol, sans jamais s’excuser, tout en refusant l’affrontement frontal.
Un Super Bowl comme vitrine géoculturelle
Depuis Michael Jackson en 1993, le Halftime Show fonctionne comme un baromètre de l’époque. Avec Bad Bunny, la ligue américaine assume un choix qui dépasse la logique du hit global. Nous ne sommes plus dans la pop consensuelle, mais dans l’affirmation d’un bloc culturel latino devenu central dans l’économie symbolique américaine.
Village portoricain reconstitué, titres quasi exclusivement en espagnol, invités issus de toute la sphère hispanique : le message est clair. Le Super Bowl n’est plus seulement un rituel national, c’est une plateforme continentale.
Le silence comme arme stratégique
Le paradoxe du show tient précisément dans ce qu’il n’a pas dit. Attendu sur le terrain politique après ses prises de position aux Grammy Awards, Bad Bunny a opté pour une ligne de crête : aucun slogan explicite, aucune attaque directe, aucun mot sur l’ICE ou sur Donald Trump.
Ce choix n’a rien d’un recul. Il s’agit d’un positionnement de marque maîtrisé. En se tenant à distance du clash verbal, l’artiste protège son message principal : l’unité par la culture, non par la confrontation.
Donald Trump, spectateur malgré lui
La réaction du président sur Truth Social confirme pourtant que le politique s’est invité seul dans l’arène. Qualifier le show d’« affront à la grandeur de l’Amérique » revient à acter une réalité que le spectacle ne faisait qu’exposer : l’Amérique n’est plus monolingue, ni monoculturelle.
En ce sens, l’absence de critique directe devient presque plus déstabilisante qu’un discours militant. Bad Bunny n’attaque pas le pouvoir, il le contourne.
Lady Gaga, passerelle pop et assurance mainstream
L’apparition de Lady Gaga en version salsa n’est pas un simple coup d’éclat artistique. Elle joue un rôle précis : sécuriser le grand public. Icône pop globale, Gaga agit comme un trait d’union entre l’Amérique traditionnelle du Halftime Show et son nouveau visage multiculturel.
Ce duo inattendu transforme le spectacle en espace de négociation culturelle, là où la NFL excelle depuis une décennie : élargir son audience sans rompre avec son socle historique.
Un précédent pour la NFL et l’industrie du spectacle
Pour la ligue comme pour les producteurs du show, ce Super Bowl 2026 marque un tournant. Après Beyoncé, Shakira ou Rihanna, Bad Bunny impose une nouvelle norme : la domination culturelle latino n’est plus périphérique, elle est centrale.
La pétition réclamant George Strait ou le concert alternatif organisé par Turning Point relèvent moins d’une résistance artistique que d’un réflexe identitaire. Le marché, lui, a déjà tranché.
Ce que le show dit vraiment de l’Amérique
Le slogan final détournant “God Bless America” au profit de tout un continent résume l’enjeu. Le Super Bowl reste un événement patriotique, mais le patriotisme qu’il expose désormais est pluriel, mouvant, parfois inconfortable.
Chez Enjoy Station, on y voit moins une provocation qu’un signal faible devenu massif : la culture populaire américaine ne cherche plus l’unanimité, elle assume la complexité. Et c’est précisément ce qui la rend, aujourd’hui, si stratégique.