En pleine promotion de son nouveau film Father Mother Sister Brother, attendu en salles le 7 janvier prochain, le cinéaste américain Jim Jarmusch a confirmé son intention de demander la nationalité française. Une démarche personnelle et symbolique, révélatrice de son attachement profond à la culture française et d’un rapport de plus en plus distancié avec son pays d’origine.
À 72 ans, l’un des réalisateurs indépendants les plus influents du cinéma contemporain franchit un cap inédit. Invité de France Inter le vendredi 26 décembre, Jim Jarmusch a déclaré sans détour : « Je vais effectivement faire une demande. C’est en cours. Je voudrais avoir un autre endroit où je puisse m’évader des États-Unis. » Une phrase sobre, mais lourde de sens, qui éclaire autant son parcours artistique que son regard sur le monde actuel.
Une démarche assumée, entre refuge personnel et choix culturel
La demande de nationalité française formulée par Jim Jarmusch ne relève ni de l’anecdote ni d’un simple geste administratif. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur son identité, ses influences et son avenir créatif.
« La France, Paris, la culture française sont très profondément en moi », a-t-il expliqué à l’antenne. « La poésie française, le surréalisme, la peinture, la littérature… tout cela m’a toujours influencé. » Le cinéaste évoque une relation intime et ancienne avec la France, nourrie depuis ses débuts par les œuvres de Breton, Artaud, Prévert ou encore les figures majeures de l’avant-garde européenne.
Pour Jarmusch, obtenir un passeport français serait moins un reniement qu’un prolongement naturel de son parcours artistique. « Je serais très honoré, je crois, d’avoir un passeport français », a-t-il ajouté, précisant son intention de tourner l’ensemble de ses prochains films en France.
Un contexte personnel et politique sous-jacent
Si le réalisateur reste mesuré dans ses propos, l’expression « s’évader des États-Unis » résonne fortement dans un contexte politique, culturel et social américain marqué par de profondes tensions. Sans jamais verser dans la polémique publique, Jim Jarmusch s’est souvent distingué par une posture critique, discrète mais constante, vis-à-vis de la société américaine contemporaine.
Son cinéma, traversé par des figures de marginaux, d’errants et de résistants silencieux, a toujours exploré les angles morts du rêve américain. De Stranger Than Paradise à Paterson, en passant par Dead Man ou Only Lovers Left Alive, ses films dessinent une Amérique mélancolique, parfois désenchantée, mais profondément humaine.
La France apparaît ainsi comme un espace de respiration artistique et intellectuelle, fidèle à une tradition d’accueil des créateurs internationaux et à une certaine idée du cinéma d’auteur.
Un lien ancien et constant avec la France
L’histoire entre Jim Jarmusch et la France ne date pas d’hier. Dès les années 1980, son œuvre trouve un écho particulier auprès du public et de la critique française. Stranger Than Paradise, présenté à Cannes en 1984, y remporte la Caméra d’or et propulse son auteur au rang de figure majeure du cinéma indépendant mondial.
Depuis, ses films figurent régulièrement dans les grandes sélections hexagonales. Le Festival de Cannes lui a décerné :
- la Caméra d’or pour Stranger Than Paradise,
- la Palme d’or du court métrage pour Coffee and Cigarettes,
- le Grand Prix du Festival pour Broken Flowers.
En novembre 2024, il était également l’invité d’honneur du festival Paris Photo, confirmant son statut d’artiste transversal, à la croisée du cinéma, de la photographie, de la musique et des arts visuels.
Un visa d’artiste déjà engagé
Sur le plan administratif, la démarche de Jim Jarmusch est déjà amorcée. Début septembre, le réalisateur a entamé des démarches pour obtenir un visa d’artiste français, première étape vers une installation durable sur le territoire.
Ce statut, destiné aux créateurs étrangers dont l’activité artistique contribue au rayonnement culturel de la France, pourrait faciliter ses projets de tournage et de production en Europe. À terme, la naturalisation représenterait l’aboutissement logique de ce processus.
Une évolution qui s’inscrit dans un mouvement plus large de circulation internationale des artistes, mais qui demeure rare à ce niveau de notoriété dans le cinéma américain.
Father Mother Sister Brother, un film au cœur des liens familiaux
Cette annonce intervient alors que Jim Jarmusch est en France pour promouvoir son nouveau long-métrage, Father Mother Sister Brother, attendu en salles le 7 janvier prochain.
Conçu comme un triptyque se déroulant successivement dans le New Jersey, à Dublin et à Paris, le film explore les relations familiales à travers leurs silences, leurs non-dits et leurs fragilités.
Porté par un casting international prestigieux, le film réunit notamment :
- Adam Driver
- Cate Blanchett
- Tom Waits
- Vicky Krieps
- Charlotte Rampling
- Mayim Bialik
Fidèle à l’esthétique minimaliste de Jarmusch, la mise en scène privilégie les regards, les gestes et les silences, souvent plus éloquents que les dialogues. Le film se veut une réflexion tendre et lucide sur les liens qui unissent — et parfois éloignent — les membres d’une même famille.
Une reconnaissance internationale confirmée
Présenté en avant-première à la Mostra de Venise en septembre dernier, Father Mother Sister Brother a été récompensé par le Lion d’or, consacrant une nouvelle fois le cinéaste sur la scène internationale.
Cette distinction prestigieuse vient confirmer la vitalité d’une œuvre qui, malgré plus de quatre décennies de carrière, continue de se renouveler sans renier ses fondamentaux : une narration épurée, un humour discret, une profonde attention portée aux êtres en marge.
Pour de nombreux observateurs, ce film marque également une étape charnière dans le parcours de Jarmusch, plus introspectif que jamais, et désormais tourné vers l’Europe.
Un choix artistique autant que symbolique
Au-delà de l’aspect administratif, la demande de nationalité française de Jim Jarmusch interroge sur la place des artistes dans un monde fragmenté. Elle pose la question du refuge culturel, de la liberté de création et du rapport entre identité nationale et expression artistique.
En choisissant la France, le cinéaste ne se contente pas d’un cadre géographique : il revendique un héritage intellectuel, une tradition critique et une conception du cinéma où l’auteur demeure central.
Si la procédure aboutit, Jim Jarmusch rejoindra le cercle restreint des artistes étrangers ayant fait de la France leur terre d’adoption, contribuant à son rayonnement culturel tout en poursuivant une œuvre profondément personnelle.
Une trajectoire à suivre de près
La demande de naturalisation française de Jim Jarmusch, encore en cours, n’a pas vocation à bouleverser immédiatement sa carrière. Mais elle marque un tournant symbolique fort, à l’image d’un créateur fidèle à ses convictions, rétif aux compromis et attentif aux lieux qui nourrissent son imaginaire.
À l’heure où Father Mother Sister Brother s’apprête à rencontrer le public, cette déclaration résonne comme un prolongement naturel de son cinéma : intime, transfrontalier, et profondément humaniste.
Commentaires
Soyez le premier à commenter cet article !