Invitée sur le plateau de Quotidien le 9 janvier, Judith Godrèche a livré un témoignage d’une rare intensité sur les violences sexuelles qu’elle dit avoir subies dans sa jeunesse. À l’occasion de la parution de son livre Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, publié le 9 janvier 2026, l’actrice et réalisatrice revient sur son histoire, sa mémoire fragmentée et le long chemin de reconstruction par l’écriture. Une prise de parole sobre, rigoureuse, profondément humaine, qui s’inscrit dans un débat de société toujours brûlant.
Loin de tout effet spectaculaire, son intervention a frappé par sa précision, sa pudeur et sa cohérence. Elle n’a pas seulement raconté ce qu’elle a vécu : elle a expliqué ce que ces violences ont produit dans sa vie, dans son rapport au corps, à la création, à la mémoire et à la responsabilité. Une parole qui dépasse l’intime pour devenir un acte public.
Un livre construit comme un travail de mémoire
Dès les premières lignes de son ouvrage, Judith Godrèche pose un cadre clair : « Je vais vous raconter une histoire décousue, celle d’une enfant qui s’en sort. » Publié le 9 janvier 2026, Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux prend la forme d’un assemblage de documents personnels : lettres, photographies, extraits d’articles de presse, poèmes, souvenirs épars.
Ce choix narratif n’est pas anodin. Il traduit la manière dont la mémoire traumatique fonctionne : fragmentée, parfois confuse, faite de silences et de surgissements. L’autrice ne prétend pas reconstruire un récit parfaitement linéaire. Elle propose au contraire une plongée honnête dans ce que signifie se souvenir après coup, avec lucidité mais sans simplification.
Dans cet ouvrage, Judith Godrèche accuse deux cinéastes, Benoît Jacquot et Jacques Doillon, d’agressions sexuelles. Elle ne se place pas dans une logique de polémique, mais dans celle d’un témoignage documenté, assumé, porté par un besoin de vérité et de cohérence personnelle.
Un titre né dans un lieu chargé de sens
Sur le plateau de Quotidien, elle explique l’origine du titre de son livre. Il provient d’une affiche aperçue dans la salle d’attente de la brigade des mineurs, où elle s’est rendue pour déposer plainte. On pouvait y lire : « Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux. »
Cette phrase administrative, presque banale en apparence, prend une dimension symbolique forte dans son récit. Elle renvoie à l’injonction silencieuse souvent adressée aux victimes : se reconstruire, se « remettre en ordre », continuer à vivre comme si rien ne s’était produit. Judith Godrèche la détourne pour en faire un fil conducteur : remettre de l’ordre, oui, mais dans la mémoire, dans le récit, dans la compréhension de ce qui a été vécu.
Ce choix de titre révèle déjà la tonalité du livre : lucide, sans pathos, mais profondément ancrée dans une expérience réelle.
« Ils ont pris possession de mon corps », une parole sobre et puissante
L’un des moments les plus marquants de l’entretien avec Yann Barthès concerne la manière dont Judith Godrèche décrit l’emprise qu’elle dit avoir subie. Elle évoque notamment un témoignage publié dans Vogue en 1991, qu’elle reprend dans son livre :
« Avec Benoît, c’était incroyable. Il était toujours avec moi. J’avais des cheveux longs, il les a coupés lui-même. Il était très attentionné. Les scènes où je suis dans le film sont des scènes où je déboule dans le cadre. Benoît était toujours derrière moi et me poussait au moment où il fallait que j’arrive. C’était vachement physique entre lui et moi. »
Ce qu’elle relit aujourd’hui avec un regard d’adulte révèle, selon elle, un rapport d’emprise bien plus profond qu’elle ne pouvait le comprendre à l’époque. Elle formule alors cette phrase forte : « De la même manière qu’ils ont pris possession de mon corps, ces hommes ont pris possession de mon écriture. »
Loin d’une formule choc, cette déclaration ouvre une réflexion plus large : celle de l’impact des violences sur l’identité même de la personne, sur ses capacités à créer, à se sentir légitime, à habiter son propre langage.
L’écriture comme refuge… puis comme territoire à reconquérir
Judith Godrèche explique avec précision ce que l’écriture représente dans sa vie : « L’écriture, c’est mon refuge. Ça a toujours été le lieu où je me sens moi-même, en sécurité. » Mais elle ajoute immédiatement que cette sécurité a été « impactée à jamais » par ce qu’elle a vécu.
Dans son récit, la dépossession ne concerne pas seulement le corps, mais aussi la capacité à produire, à dire, à créer librement. Ce point est essentiel pour comprendre la portée de son livre. Il ne s’agit pas uniquement de raconter des faits : il s’agit de reconquérir un espace intérieur.
Elle le formule avec une grande clarté : « La réparation pour moi passe par les mots. Trouver la forme, poser les mots, c’est le seul moyen pour moi de réparer. » Cette conception de l’écriture comme acte de reconstruction donne au livre une dimension qui dépasse largement l’autobiographie.
Parler de l’enfance sans déplacer la responsabilité
Au cours de l’entretien, Yann Barthès évoque une question récurrente qui apparaît lorsqu’on recherche son nom sur Internet : « Pourquoi les parents de Judith Godrèche n’ont-ils rien dit ? » Une interrogation fréquente dans les affaires de violences sexuelles, qui peut parfois contribuer à déplacer la responsabilité.
Judith Godrèche répond avec fermeté. Elle explique qu’elle parle de son enfance et de ses parents dans son livre non pour leur faire porter une culpabilité, mais précisément pour remettre les choses à leur place. « C’est un travail sur la mémoire », affirme-t-elle. Elle dit s’adresser à sa mère, faire exister cette relation, tout en refusant clairement que la responsabilité soit reportée sur la famille plutôt que sur les agresseurs présumés.
« Il est hors de question pour moi qu’on veuille faire porter la responsabilité aux parents plutôt qu’à l’agresseur », insiste-t-elle. Cette prise de position rejoint une réflexion plus large sur la manière dont la société interroge les victimes : qui savait ? qui aurait dû agir ? pourquoi n’a-t-on rien vu ? Autant de questions qui, parfois, masquent l’essentiel : la responsabilité première incombe à celui qui commet les violences.
Une parole publique qui s’inscrit dans un mouvement plus large
La prise de parole de Judith Godrèche s’inscrit dans un contexte sociétal où la question des violences sexuelles, notamment dans les milieux artistiques et culturels, occupe une place centrale depuis plusieurs années. Sans jamais verser dans la généralisation ou la polémique, son témoignage contribue à nourrir ce débat avec une approche singulière : celle d’une artiste qui interroge à la fois son histoire personnelle et les mécanismes symboliques à l’œuvre.
Ce qui frappe dans son discours, c’est l’absence de posture accusatoire spectaculaire. Elle ne cherche pas à convaincre par l’émotion brute, mais par la cohérence de son parcours, la précision de ses mots, la constance de sa réflexion. Cette rigueur donne à sa parole une crédibilité particulière.
Pour de nombreuses personnes, son témoignage peut aussi agir comme un miroir : il montre que les conséquences des violences ne s’arrêtent pas aux faits eux-mêmes, mais s’inscrivent dans le temps long, dans la construction de soi, dans le rapport au monde.
Un ouvrage qui interroge notre rapport à la mémoire et à la réparation
Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux n’est pas présenté comme un simple récit de souffrance. C’est aussi un livre sur la mémoire, sur la manière dont elle se construit, se transforme, parfois se défend contre elle-même. En choisissant d’assembler des documents, des fragments, des traces, Judith Godrèche propose une forme qui épouse le fond : la complexité du souvenir.
Le livre pose également une question essentielle : que signifie « se réparer » après des violences ? Pour elle, cette réparation ne passe pas par l’oubli, ni par la vengeance, mais par la mise en mots, par la capacité à reprendre possession de son histoire.
Cette approche donne à l’ouvrage une portée universelle. Même si le récit est profondément personnel, il touche à des enjeux qui concernent bien au-delà du cas individuel : la place de la parole des victimes, la reconnaissance sociale, le temps nécessaire à la compréhension de ce qui a été vécu.
Une intervention télévisée marquante par sa sobriété
Sur le plateau de Quotidien, Judith Godrèche n’a jamais cherché l’effet. Son ton est resté posé, ses mots choisis, son regard souvent tourné vers la réflexion plutôt que vers la mise en scène. Cette sobriété a contribué à la force de son témoignage.
Dans un paysage médiatique parfois dominé par la rapidité et la surenchère, cette forme de prise de parole tranche. Elle rappelle que certains sujets exigent du temps, de l’écoute, de la nuance. Le format de l’émission a permis de laisser place à cette complexité, sans réduire son propos à quelques phrases isolées.
Pour beaucoup de téléspectateurs, cette intervention restera comme un moment de télévision rare : non pas spectaculaire, mais profondément humain.
Une parole qui engage, sans jamais imposer
Ce qui distingue le témoignage de Judith Godrèche, c’est peut-être sa capacité à engager le public sans jamais lui dicter une interprétation. Elle ne demande pas l’adhésion aveugle, elle propose un récit, une réflexion, une expérience. Chacun est ensuite libre de la recevoir, de la questionner, de s’en saisir.
Cette posture contribue à renforcer la crédibilité de sa démarche. Elle ne se présente pas comme porte-parole d’un combat abstrait, mais comme une femme qui tente de comprendre son propre parcours et qui accepte d’en partager la complexité.
Dans un contexte où la parole sur les violences sexuelles est parfois instrumentalisée, sa démarche apparaît d’autant plus précieuse qu’elle reste fidèle à une exigence : dire sans déformer, raconter sans simplifier, témoigner sans manipuler.
Un livre appelé à marquer durablement le débat public
Par son contenu, par sa forme et par la manière dont il est porté publiquement, Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux s’annonce comme un ouvrage important dans le paysage éditorial de ce début d’année 2026. Il ne s’adresse pas seulement aux lecteurs intéressés par la carrière de Judith Godrèche, mais à toutes celles et ceux qui s’interrogent sur la mémoire, la reconstruction et la place de la parole dans la société.
Sa publication, couplée à cette prise de parole médiatique, contribue à installer un débat qui ne se limite pas à l’actualité immédiate. Il interroge notre capacité collective à écouter, à croire, à comprendre sans juger hâtivement.
En choisissant de parler aujourd’hui, Judith Godrèche ne se contente pas de raconter son histoire : elle invite à repenser notre regard sur celles et ceux qui, longtemps après les faits, trouvent enfin les mots pour dire.
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