La disparition de Claude Berda, annoncée ce vendredi 19 décembre 2025 par l’AFP, marque la fin d’un chapitre structurant de l’histoire audiovisuelle française. Cofondateur d’AB Productions, producteur influent mais volontairement effacé médiatiquement, il fut l’un des principaux artisans de la télévision jeunesse moderne en France. À travers des choix stratégiques déterminants, il a façonné des formats, des modèles économiques et des imaginaires qui ont accompagné plusieurs générations de téléspectateurs.
À 78 ans, Claude Berda laisse derrière lui un héritage considérable, indissociable du Club Dorothée, mais bien plus large que ce seul programme emblématique. Son parcours illustre la montée en puissance d’une industrie du divertissement intégrée, pensée à la fois comme un projet culturel et comme un écosystème économique cohérent.
Claude Berda, un producteur de l’ombre au rôle central
Contrairement à de nombreuses figures médiatiques de son époque, Claude Berda n’a jamais cherché la lumière. Peu présent à l’écran, rarement interviewé, il incarnait une génération de producteurs pour lesquels la réussite passait avant tout par la solidité des structures, la pertinence des concepts et la maîtrise des circuits de diffusion.
Son influence s’est exercée dans les sphères décisionnelles : négociations avec les chaînes, structuration des équipes, anticipation des attentes du public. Cette posture discrète, loin d’être un effacement, relevait d’une stratégie assumée, laissant les talents artistiques et les animateurs occuper le devant de la scène.
La genèse d’AB Productions, intuition et pragmatisme entrepreneurial
L’histoire de Claude Berda est indissociable de sa rencontre avec Jean-Luc Azoulay à la fin des années 1970. Les deux hommes fondent AB Productions en 1977, une société dont le nom, formé de leurs initiales, révèle déjà un sens aigu de la lisibilité et du positionnement professionnel.
Initialement tournée vers la production musicale, AB Productions connaît un premier succès significatif avec l’adaptation disco du titre Mustapha de Bob Azzam. Ce succès fondateur permet à la structure de se développer rapidement et de diversifier ses activités.
Très tôt, Claude Berda comprend l’intérêt de l’intégration verticale : produire, distribuer, promouvoir et décliner les contenus sous différentes formes. Cette logique industrielle, encore peu répandue dans le paysage français de l’époque, deviendra l’une des signatures d’AB Productions.
La conquête du jeune public, une stratégie pionnière
Avant même la télévision, AB Productions investit le champ de la musique jeunesse. La collaboration avec Dorothée, alors animatrice sur Antenne 2, marque un tournant décisif. Albums, concerts, produits dérivés : Claude Berda contribue à structurer un modèle économique complet autour d’une figure médiatique fédératrice.
Cette approche globale permet de fidéliser un public jeune tout en rassurant les diffuseurs sur la viabilité commerciale des projets. Elle préfigure les logiques transmedia qui s’imposeront bien plus tard dans l’industrie du divertissement.
1987, le pari décisif de la télévision jeunesse sur TF1
L’année 1987 constitue un moment charnière. TF1, récemment privatisée, cherche à redéfinir son identité et ses grilles de programmes. Claude Berda parvient à convaincre la direction de la chaîne de confier l’intégralité de son unité jeunesse à AB Productions.
Ce choix est sans précédent : plus de 900 heures de programmes par an sont produites par une seule entité extérieure. Le Club Dorothée est lancé le 29 août 1987. Il ne s’agit pas seulement d’une émission, mais d’un bloc de programmation structurant, occupant les mercredis, samedis et vacances scolaires.
Claude Berda impose alors une logique de volume, de régularité et de fidélisation, transformant profondément le rapport des enfants à la télévision.
Le Club Dorothée, un phénomène culturel durable
Diffusé pendant dix ans, jusqu’en août 1997, le Club Dorothée dépasse rapidement le statut de simple émission jeunesse. Il devient un espace de découverte culturelle, introduisant en France des séries d’animation japonaises, des sitcoms, des artistes musicaux et des formats hybrides.
Sous la supervision stratégique de Claude Berda, AB Productions maîtrise l’ensemble de la chaîne de valeur :
- acquisition et adaptation de contenus étrangers,
- production de programmes originaux,
- déclinaisons musicales et événementielles,
- commercialisation de produits dérivés.
Ce modèle contribue à l’ampleur du phénomène et à sa rentabilité, tout en suscitant débats et controverses sur la place de la télévision dans l’éducation et la culture des enfants.
Au-delà du Club Dorothée, l’empire AB dans les années 1990
Après le succès du Club Dorothée, AB Productions étend son influence à la fiction télévisée. Des séries comme Hélène et les Garçons, Le Miel et les Abeilles ou Premiers Baisers s’imposent comme des marqueurs culturels des années 1990.
Claude Berda applique les mêmes principes : production internalisée, coûts maîtrisés, diffusion massive et identification forte du public cible. Ces séries, souvent critiquées par la presse spécialisée, rencontrent néanmoins un succès populaire incontestable et participent à la structuration d’une télévision de flux assumée.
Une influence culturelle souvent sous-estimée
Si le nom de Claude Berda reste moins connu que ceux des animateurs ou comédiens qu’il a produits, son impact sur la culture populaire française est profond. Il a contribué à :
- redéfinir la télévision jeunesse comme un pilier stratégique des chaînes généralistes,
- imposer des formats longs et récurrents,
- installer une logique industrielle durable dans la production audiovisuelle.
Son approche, parfois jugée trop commerciale, a néanmoins permis l’émergence d’une génération de professionnels et de talents, tout en inscrivant durablement certaines œuvres dans la mémoire collective.
Décès de Claude Berda, la fin d’une ère médiatique
Le décès de Claude Berda à l’âge de 78 ans symbolise la disparition progressive des pionniers de la télévision privée française. Dans un communiqué transmis à l’AFP, sa famille a salué « un homme de médias dont l’intuition a marqué la jeunesse de millions de Français ».
À l’heure des plateformes numériques, de la fragmentation des audiences et de la consommation à la demande, le modèle qu’il a contribué à bâtir appartient à une autre époque. Mais son influence demeure perceptible dans la structuration actuelle de l’offre jeunesse et dans la manière dont les contenus sont pensés comme des univers globaux.
Claude Berda laisse l’image d’un stratège discret, rigoureux et visionnaire, dont l’empreinte dépasse largement les programmes auxquels son nom est associé. Une page essentielle de l’histoire audiovisuelle française s’est refermée.
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